Par LUCKY GEORGE

En temps normal, quand l’un de nos textes est corrigé, étudiants ou écrivains, notre premier réflexe est de garder pour nous les corrections. Le recueil de VioleTT Pi fait exactement le contraire. Dans Baloney Suicide, le texte nous est présenté dans une version « annotée ». Le texte original, en noir, est rempli de fautes, tandis que les notes indiquant les révisions sont en rouge. 

La plupart des lectrices et lecteurs ne verraient dans cet exercice qu’un effet de style. D’autres trouveraient probablement que le rouge alourdit le texte et se demanderaient pourquoi on n’a pas donné à ce dernier une allure plus « finale » en mettant tout simplement les corrections en noir comme dans un livre normal. Pour ma part, quand j’ai lu le recueil de VioleTT Pi, quelque chose m’a sauté au visage : vous faites tous exactement les mêmes fautes.  

Quelles sont les fautes les plus fréquentes dans Baloney Suicide

Ce sont d’abord des erreurs de consonnes doubles : le poète écrit « mirroir » que le correcteur corrige par «miroir»; le poète écrit « déchifré » que le correcteur corrige par «déchiffré». 

On retrouve ensuite beaucoup d’oublis de la marque du pluriel. Ces oublis sont présents dans les groupes du nom (« les force », « des magicien armé », etc.), mais aussi dans les verbes (« nos mains brule », « des rencontres se fusionne », etc.).

Enfin, on trouve aussi un bon nombre d’erreurs relatives aux lettres muettes en fin de mot. Parfois, le correcteur ajoute une lettre (comme dans « le corp » où le « s » final a été ajouté en rouge). Parfois, ce même correcteur doit en enlever une (comme dans « l’ennuie », où le « e » final a été biffé).

Or, n’importe quel correcteur vous le dira : peu importe le niveau d’éducation, du primaire jusqu’au post-doc, quand on corrige un texte, c’est ce genre d’erreurs qu’on retrouve 90% du temps. 

Ce qui m’amène à une question : si tout le monde fait les mêmes fautes, c’est-tu vraiment nous autres le problème?

Ou ce ne serait pas plutôt la langue?

Si le texte s’arrêtait à cette question, honnêtement, je serais déjà satisfait. Cependant, à la lecture, nous nous rendons compte que le correcteur fait plus que simplement s’assurer que le texte soit « sans fautes ». Il opère lui-même des choix sur ce qui passe et ce qui ne passe pas. 

Par exemple, le mot « bibelots » est écrit « bibleaux » sans que le correcteur n’intervienne. Même chose plus tard, avec le mot « pique-nique », écrit « pik_nik » sans que le terme soit corrigé. Si un de ces mots se retrouvait dans un autre texte, le réflexe serait de considérer que c’est une coquille qui n’a pas été repérée pendant la révision. Sauf qu’ici, puisque le reste du texte présente des marques en rouge pour indiquer les fautes, le fait que ces termes soient laissés tels quels leur confère une légitimité : le texte est censé être corrigé; si on n’a pas rectifié ces mots-là, c’est donc que l’on considère que ça peut s’écrire ainsi. 

Le texte de VioleTT Pi accomplit donc deux choses : d’abord, il nous fait voir les failles de la langue, c’est-à-dire les ambiguïtés du français qui nous rendent tous confus; ensuite, il nous permet de prendre conscience qu’il n’y a pas de règles fixes au sujet de la langue. 

Qu’est-ce qui est acceptable et qu’est-ce qui ne l’est pas? C’est une question de jugement. Et même le jugement des autorités les plus absolues est, non seulement, teinté de préférences personnelles, mais est aussi faillible. 

Car le correcteur lui-même fait des fautes : à la page 63, il laisse passer une erreur d’accord : « tes long cils de lisa simpson » n’est pas corrigé. Pire : plus tard dans la même page, il sanctionne une faute qui n’en est pas une. En effet, le ver « la seul danse qu’il y a eu » est remplacé en rouge par « la seule danse qu’il y a eue ». C’est un accord de participe passé avec avoir, et la logique voudrait qu’on fasse l’accord avec le CD comme le correcteur le suggère. Sauf que, ce que ce dernier ne sait pas, c’est qu’il vient de tomber dans une des (multiples) exceptions aux règles d’accord de PP. Puisque, si le sujet est un « il » impersonnel, le participe passé est invariable. 

J’entends alors un écho souligner : « Bin voyons, c’est beaucoup trop spécifique comme truc! C’est normal que le correcteur ait pas pensé à ça! » 

Et je suis d’accord, c’est d’ailleurs ce que j’explique depuis le début : le français est une langue beaucoup trop spécifique. La langue est remplie de tellement de pièges et de règles d’exceptions sadiques que c’est impossible pour qui que ce soit de ne pas se tromper parfois, même pour quelqu’un dont c’est le travail d’éradiquer les fautes. 

Face à ces pièges que notre langue porte, la littérature a deux options : se plier, respecter toutes les règles de grammaire possibles pour servir d’exemple et faire en sorte que les écrivains se sentent mal chaque fois qu’on trouve une coquille dans un de leurs livres, ou alors, au contraire, la littérature pourrait être à l’avant-garde et montrer ce qu’on pourrait changer.  

Aux pages 56 et 57 de Baloney Suicide, le poète change la base du verbe « faire » en écrivant « en fesant » et « elle fesait », ce qui est logique quand on y pense, parce que c’est comme ça qu’on prononce ces verbes. Le correcteur effectue son travail en remplaçant ces verbes par « en faisant » et « elle faisait », parce que c’est ainsi que l’OQLF veut qu’on l’écrive. Le problème, c’est qu’on SAIT que, parfois, la base d’un verbe peut changer pour suivre sa sonorité. Le recueil de Pi nous le rappelle très rapidement, car, à la page 58, il est marqué « une illusion ne fera mourir personne ». Ici, le correcteur n’intervient pas. Parce que cet usage a réussi à entrer dans la langue « normale ». 

L’affaire, c’est que, pour que des changements de ce genre rentrent dans la langue « normale », il faut qu’une institution quelque part fasse le pas et commence à les employer. Qui fera ce pas? Les articles de journaux et les textes de loi ne peuvent pas jouer avec la langue, car ils doivent être précis, et les travaux d’étudiants ne peuvent pas contenir de « fautes », car ces derniers perdront des points s’ils en font. 

Mais RIEN ne force les poèmes, les nouvelles ou les romans à souscrire aux règles du français normatif. Non seulement la littérature gagnerait donc à s’en libérer, mais, en fait, elle DOIT nous montrer comment les combattre. Puisqu’elle est la seule institution qui en a le pouvoir. 

Si tout le monde se plaint que le français est « difficile » ou que « plus personne ne sait écrire », c’est pas juste parce qu’on éduque « mal » les gens ou qu’on « n’apprend pu rien aux jeunes aujourd’hui ». J’ai reçu des courriels de profs d’uni qui contenaient des quantités astronomiques de fautes et guess what?

C’était exactement le même genre d’erreurs que celles mentionnées en début de texte. On sait où sont les problèmes dans la langue, il ne reste qu’à les régler. 

En langue, c’est l’usage qui dicte la norme : à force d’employer des expressions « erronées », d’écrire « gauffre » avec deux « f » plutôt qu’un, la littérature habituera nos yeux à voir les mots écrits différemment. À travers ses pages, elle donnera à ces nouvelles graphies une légitimité. Éventuellement, ce qui était considéré comme une erreur ne choquera plus, et la langue deviendra enfin simple.