ENTREVUE AVEC KAROLINE GEORGES

Par HÉLÈNE BUGHIN

 

De synthèse est de ces romans envoûtants à l’univers soigneusement construit, au propos sensé et à l’intrigue captivante – des ingrédients essentiels qui font de sa lecture un terreau de réflexions en continu. On accompagne une protagoniste absorbée par l’écran et le lot de possibilités qu’il comporte, dans sa quête de l’image parfaite – d’abord mannequin dans les années 80, elle choisit ensuite la réclusion dans un environnement futuristique alors qu’elle manipule et peaufine son avatar, Anouk. Au-delà que la question de la chair, il y a l’art, la fiction, la famille et la fascination qui s’entremêlent, dans une grande danse philosophique autour du contact humain, du virtuel, de la mémoire, de l’imaginaire. Si ma première lecture a été marquante, les lectures subséquentes ont à chaque fois révélé un élément nouveau, comme un puzzle de matière qui se déplie.

Quand on m’a proposé une entrevue avec l’autrice, j’ai d’abord été hésitante quant à la meilleure manière d’aborder De synthèse : le livre contient tellement de portes que je ne savais pas laquelle ouvrir en premier. Après avoir considéré les possibilités, je me suis arrêtée sur l’idée d’une correspondance par courriels, échange qui s’est étalé sur une année, entrecoupé par la vie finissant toujours par rattraper le cours de la conversation.

Bonne lecture xox


Bonjour Karoline !

Merci pour ta réponse rapide. Je suis ravie que cet échange t’enchante.

J’ai tenté de faire le tour des différentes réflexions qui ont apparues lors de ma première lecture, mais une me hante encore. C’est cette scène où la protagoniste se dirige vers un endroit chargé en émotions, mais décide de se draper d’une vision renvoyant à différents personnages de la culture populaire. Le brouillage des frontières entre l’imaginaire et le réel – l’inclusion presque physique de la fiction dans la réalité – m’a frappé et me travaille encore. Sans arriver à formuler une question claire, je voulais savoir ce qui a motivé, ou enfin, comment t’es apparue cette idée de chercher du réconfort dans le virtuel ?

En espérant que tes rénovations se déroulent comme prévue, je te souhaite une excellente journée !

Hélène


Bonjour Hélène,

Encore désolée pour cette réponse tardive… Me revoilà.

Je pense que ce que tu nommes le « brouillage des frontières entre l’imaginaire et le réel » est en cours depuis fort longtemps. Depuis des millénaires, nous nous entourons d’objets et d’images qui font exister dans notre environnement des créations de notre imaginaire. C’est en quelque sorte l’histoire des cultures. Porter sur soi un symbole religieux en forme de bijou ou être accompagné d’un superhéros en réalité augmentée, ça relève du même besoin spirituel. Les figures idéalisées changent, mais la quête de points de repère pour réussir à affronter les pires épreuves demeure.

Avec cette image, je voulais créer un équilibre entre l’effroi provoqué par l’anticipation de l’épreuve à affronter et la puissance du réconfort suscité par l’invincibilité des superhéros. Pour la narratrice, la fiction s’avère davantage qu’une échappatoire, c’est le langage même du monde, qui met en œuvre de véritables forces. Avec l’aide imaginaire de ses amis virtuels aux pouvoirs surnaturels, elle parvient réellement à dépasser ses propres limitations.

Et pour répondre concrètement à ta question, j’ai moi-même une superhéroïne qui m’accompagne depuis longtemps dans mon travail littéraire… C’est Jinny, le génie blond, en format Barbie, qui se tient à la droite de mon écran et qui supervise toutes les opérations littéraires. Il suffit de lui lancer un regard pour réactiver en moi l’émerveillement qu’elle suscitait lorsque j’étais enfant. Elle me rappelle en tout temps que tout est possible, d’une manière ludique et sans prétention. Un jour, elle sera peut-être là, en réalité augmentée, à susciter des dialogues constructifs pendant l’acte de création, qui sait…

(Bon, ma réponse est un peu longue, tu coupes tout ce que tu juges superflu, hein!)

Un sourire,

Karoline


Bonjour Karoline!

Merci infiniment pour ta réponse, elle m’éclaire grandement. Et c’est sans inquiétude, pour les délais de réponse, je crois que les miens seront aussi longs…

J’apprécie que tu mentionnes les symboles et les talissements (à défaut de meilleur mot), en rapport avec le besoin spirituel, ainsi que la quête de points de repère, car c’est un des aspects qui m’a frappé dans ton roman. Il me semble que le personnage, à travers son obsession de l’image, se cherche une manière d’être – une raison d’être, presque. C’est dans les productions artistiques qu’elle consomme qu’elle tente de la paix, finalement
( « [Je voulais apprendre à méditer] jusqu’à ce que je comprenne que ma façon de fixer l’écran de la télévision valait toutes les séances de respirations et les mantas du monde, que j’avais déjà me détacher de mes pensées, et même, mieux, ne pas penser du tout et ne rien ressentir non plus, enfin presque rien au bout de quelques heures en plongée dans une fiction », p.59)

Pour ce qui est de la fiction comme langage même du monde, je suis happée. Je trouve cette notion d’encore plus importante aujourd’hui, alors que notre manière de socialiser passe surtout par les réseaux sociaux et la mise en scène de soi par différents paradigmes (images, textes, etc). Dans ton roman, tu écris justement :

« Je n’étais pas la seule avec cette envie impérieuse. Sur tous les continents, moins d’un siècle après l’invention de la télévision, on s’empressait de créer les premiers univers immersifs, des métavers qui permettaient de traverser l’écran, d’explorer des lieux virtuels, d’y apparaître sous n’importe quelle forme, d’y créer des objets, de les échanger, de les vendre ; d’inventer des mondes. Les outils de création photographique se sont multipliés. J’ai compris que je pouvais redevenir une image. Une véritable image. Indépendante de mon corps de chair. » (p.132)

Crois-tu que le numérique, au final, aura enduit une porosité supplémentaire entre la réalité et l’imaginaire, et que ce lieu virtuel sert, du moins dans ton roman, de tampon à la recherche de paix spirituelle?

Tu peux bien sûr explorer diverses pistes associées à l’idée générale que je te propose 😉

Bonne journée ensoleillée,

Hélène


Chère Hélène,

Par la longueur de mes silences, tu vas finir par penser que je suis évanescente… et je le suis presque!

Pour répondre à ta question, en effet, le numérique apparaît juste là, entre la réalité et l’imaginaire et nous propulse dans une nouvelle sphère (la noosphère de Teilhard de Chardin?). Et, malgré sa virtualité, c’est un outil de création radicalement concret.

De plus en plus concret, en fait. Et qui prend de plus en plus de place, aussi, autant dans la structure même de notre société, voire de toute l’espèce, que dans l’intimité de nos quêtes spirituelles. Je suis fascinée par une chouette théorie qui stipule que nous n’avons pas encore rencontré d’extraterrestres parce que les civilisations les plus sophistiquées ont probablement ont choisi de quitter la matière biologique pour vivre une existence numérique et que, depuis, elles dorment, en attente du moment où l’Univers sera suffisamment refroidi pour maximiser leurs capacités computationnelles… Alors, le numérique apparaît non seulement comme outil de création pour atteindre une forme de paix spirituelle, mais peut-être également comme véhicule d’une prochaine phase d’expérimentation existentielle… Déjà que de nombreuses autres théories allèguent que l’Univers tout entier serait un hologramme, ce qui laisse supposer que nous sommes peut-être déjà des créatures numériques qui s’ignorent… il y a là quelques superbes pistes romanesques, du moins pour mon type d’imaginaire…

🙂

Karoline


Bonjour Karoline!

Je m’excuse aussi du délai, pour ma part, la rentrée littéraire m’a aspirée…

Toute cette réflexion que tu amènes est immensément pertinente. Le numérique a visiblement débloqué une dimension supplémentaire, c’est fascinant. Et c’est, oui, une sphère de plus en plus concrète, où se déplie une existence autre – une manière d’être – mais pas totalement différente de celle que nous vivons dans la réalité…. Il y a aussi toute cette notion de mémoire, et de pérennité – voire d’immortalité – qui subsiste autour du propos que tu amènes dans ton livre, surtout avec la question de la représentation, de la muse, de la création parfaite – qui persisterai par-delà le vivant. Je me demandais si tu pouvais élaborer sur cet aspect.

Merci beaucoup d’alimenter cette correspondance, j’en suis grandement reconnaissante, et je te souhaite une excellente journée d’automne,

Hélène


Bonsoir Hélène,

Nous semblons nous écrire depuis deux galaxies lointaines. Il y a quelque chose d’intemporel dans notre échange; ça me plaît!

Alors, pour répondre à ta question:

Ayant étudié l’histoire de l’art, je suis bien évidemment fascinée par la question de la préservation des œuvres d’art. Par la création, l’artiste crée non seulement une représentation sublimée de l’humanité, mais il réussit en plus à transcender le temps. Du point de vue de la narratrice du roman De synthèse, l’image n’est donc pas qu’un seul moyen d’apparaître au monde, c’est bien davantage une sorte de pérennité. C’est une forme d’entéléchie de l’être. L’apogée, en quelque sorte, de l’existence. Ce qui compte pour elle, c’est de créer une trace parfaite de son existence puisque c’est tout ce qui en subsistera. La culture de l’image de la narratrice est à ce point envahissante qu’elle occulte complètement la question du vivant. Un peu comme si la conscience de la mort avait tout avalé, qu’il n’y avait que cette perspective en définitive et que le seul moyen de répondre à cette incontournable finalité consistait à produire, immédiatement, une trace indélébile.

En art contemporain, le processus de création est parfois plus important (et pertinent) que sa finalité ; l’éphémère est un enjeu extrêmement important de la performance, par exemple, et ça révèle la préciosité et la singularité de chaque instant, mais dans le contexte de mon roman, la narratrice n’a pas cette conscience de l’existence. Elle n’a pas appris à jouir du fait d’exister ; elle ne connaît que l’adoration d’images achevées et d’univers fictionnels qui mettent en lumière la médiocrité de son environnement réel, dont elle cherche à se libérer.

Avec un sourire lunaire,

Karoline


Bonjour Karoline,

C’est ce que j’adore de ces échanges. Ils laissent la place à la réflexion et à la macération des idées. Ça me laisse le temps de revenir à mes notes dans les marges de De synthèse : je pense à l’intrigue, à la narratrice, et je ne peux m’empêcher de faire des parallèles avec les réseaux sociaux. Dans un sens, c’est un aspect important qui aura ponctué ma lecture, inconsciemment. Sans savoir bien le matérialiser en termes, le rendre audible.

L’univers dans De synthèse est très éclaté : il répond à ses propres codes dans un sens, seulement avec l’atmosphère (le contexte politique sous-jacent, la bulle qu’est l’appartement de la narratrice, les reliefs de l’univers numérique). On ne se sent pas complètement immergé dans une réalité si éloignée de nous; seulement métamorphosée, pressurisée par les changements technologiques. Un univers contaminé, d’une façon, par le numérique. Je crois que c’est ce qui fait la force du roman, force sur laquelle repose la construction du personnage, aussi. On sent tout l’impact de l’image, de la représentation et de l’avènement du numérique sur son cheminement. La fiction est d’une façon foncièrement concrète une échappatoire pour la narratrice : elle fuit sa réalité, compose une image qui la préservera du temps, jusqu’à parfois même faire omission de son corps.
Et cette idée avancée dans le roman devient ici, selon moi, comme un reflet de ce qui émane des réseaux sociaux, un pont avec notre réalité contemporaine.

Au sens où, le plus souvent, il me semble que les applications, les plateformes, les forums sont des nouvelles places publiques remplies de solitudes. Des entités seules qui se rassemblent, dans des bulles, mais chacune cachées derrière une image, une projection – notre profil, nos photos, les opinions qu’on laisse en commentaire. Une parcelle de nous matérialisées, inscrites dans un flux continu et qui me semble, en ce moment, ne pas connaître de péremption. Tu dis « Par la création, l’artiste crée non seulement une représentation sublimée de l’humanité, mais il réussit en plus à transcender le temps », dans ton dernier courriel. Je crois qu’il y là une réflexion intéressante à avoir quand vient le temps de construire sa propre représentation : quelle sorte d’humanité (sublimée) présentons-nous aux autres? Sommes-nous artistes de nous-même – sommes-nous notre œuvre? Que laisse-t-on à la pérennité – avons-nous réellement une garantie que notre identité numérique transcendera le temps?

Pour finir, il me semble que l’univers numérique, celui que j’expérimente en ce moment, est cet univers immersif qu’explore en profondeur et dans des propensions infiniment plus grandes la narratrice de De synthèse. Je crois qu’au fond ton roman a chez moi enclenché une réflexion continue sur mon propre rapport en numérique, surtout par rapport à l’avatar que nous nous créons pour nous échapper de la réalité en la recréant avec de nouvelles images et de nouvelles interactions. Et cette question de la subsistance de soi au travers du temps : pouvons-nous vraiment décider de notre propre résistance au temps et à la mémoire?

J’en profite aussi pour te féliciter pour le Prix littéraire du gouverneur général!

En te souhaitant un bon début de décembre,

Hélène

 


Bonsoir Hélène,

Je ne sais pas si nos identités numériques actuelles transcenderont le temps. Le cas de MySpace nous fournit un exemple concret des problématiques à venir. En mars 2019, la plateforme a annoncé que tous les contenus téléchargés sur son site avant 2016 ont été supprimés suite à une migration de serveur erronée. D’autres erreurs surviendront. D’autres plateformes disparaitront. La conservation des œuvres d’art numériques pose d’ailleurs toutes sortes de défis et de maux de tête. Nous avons réussi à conserver des œuvres picturales et sculpturales pendant des siècles parce que nous avons su créer les conditions muséales quasi optimales pour leur préservation. Réussirons-nous à faire de même avec la réalité virtuelle et le numérique dans un avenir proche? Il y aura certainement une suite de catastrophes, d’erreurs et de pertes incommensurables avant de parvenir à trouver des solutions pérennes. En fait, je pense que l’essentiel de nos traces virtuelles qui n’auront pas été supprimées formera éventuellement une sorte d’énergie fossile ou d’inconscient collectif dont on tirera ponctuellement des informations statistiques, des tendances historiques, des images de synthèse. D’une manière ou d’une autre, l’incessante transformation du vivant se poursuivra, à travers l’avènement de l’intelligence artificielle, par le biais des corps et de mémoires augmentés. Toute l’histoire du monde forme un inventaire d’images et d’idées à recycler, à amalgamer, une sorte d’alphabet contemporain pour entrer en contact les uns avec les autres. Tout devient matière à réflexion, à création, à expression. Je pense par exemple aux gifs qui sont tirés de films centenaires et qui se substituent aux émoticônes pour mieux mettre en lumière notre humour et notre état d’être du moment. Ce que nous produisons comme « effet de présence » à l’heure actuelle à travers nos fils de discussion et partages de données suscite un élan global, un désir d’émulation, chacun inspirant autrui à peaufiner son profil, à émettre des opinions individuelles qui s’amalgament et qui génèrent ensuite des mouvements collectifs. Ce qui compte en ce moment, à mon avis, c’est moins la préservation de nos identités numériques que notre influence immédiate à travers celles-ci. Ce que nous émettons, maintenant, en temps réel. Et comment nous contribuons à façonner ensemble le monde actuel, qui est en quelque sorte notre œuvre collective…

🙂

Bonne soirée!

Karoline


 

Un merci infini à Karoline Georges pour sa générosité et sa patience. J’attends le prochain roman avec excitation!

Vous pouvez retrouver l’autrice aux Correspondances d’Eastman, débutant cette fin de semaine pour, entre autres, une classe de maître animée par Marie-France Bazzo.

Entre temps, je vous invite à lire ce magnifique portrait paru dans Le Devoir.

Vous pouvez vous procurer le livre ici ou sur la plateforme des libraires.ca

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