Par HÉLÈNE BUGHIN

Je n’ai jamais connu Vickie Gendreau. En septembre 2012, je fumais des bats derrière le pavillon quatre du Cégep de Sherbrooke. Petite weirdo aux cheveux bleus, je lisais la Beat Generation, j’apprenais à écrire avec grâce le mot fuck dans mes textes. C’est en 2012 que j’ai eu mon premier cours sur la littérature québécoise contemporaine. On nous a appris pour Nelly Arcan, on a lu Marie-Sissi Labrèche, on a débattu pour le Prix des collégiens autour de « Mayonnaise » d’Éric Plamondon, « La fiancé américaine » d’Éric Dupont, « Et au pire, on se mariera » de Sophie Bienvenu. Des œuvres éclatées qui m’ont pris par surprise, par leur part de subversion, par la liberté qu’elles s’accordaient.

Longtemps, j’ai cru qu’il n’y avait rien pour moi, en littérature québécoise; qu’elle était stérile, grise, confinée dans des récits d’hommes blasés, réduite à la littérature du terroir et aux romans de mœurs, contaminée par la littérature populaire de mauvaise qualité. Complaisance et morosité. Je ne m’y reconnaissais pas, n’y trouvant pas d’échos satisfaisants, rebutée par les thématiques fades ou l’insensibilité des voix narratives.

En 2012, mon professeur a débuté le cours en mentionnant l’impossible entrevue d’une écrivaine à Tout le monde en parle. Un événement rarissime, et qui, pour l’occasion, mettait de l’avant une écrivaine tout aussi rare : Vickie Gendreau.

Je n’ai pas écouté l’entrevue tout de suite. Mais l’anecdote a germé dans ma tête, s’est transformé en marqueur d’une possibilité : celle d’être lue, écoutée – et d’une certitude : je ne suis pas seule. Nous ne sommes pas seules.

Voir et écouter Vickie à Tout le monde en parle m’a ouvert à cette possibilité que quelqu’un quelque part parlait la même langue que moi, que nous étions peut-être plusieurs, et cette langue irrévérencieuse, reconnue. Que la littérature québécoise, dans toute la liberté qu’elle pouvait prendre, est lue, valide et flamboyante.

Elle m’a soufflé la nécessité d’écrire. Écrire à partir de ce besoin internissable, celui d’écrire pour soi, écrire soi, écrire vrai. Concilier vie et écriture. Faire vivre l’écriture. Une imagination débordante qui contamine le morose de l’ordinaire.

Vickie s’interrogeait sur l’héritage littéraire qu’elle allait léguer.

Quand je parle d’elle aux littéraires de ma génération, je vois des yeux s’illuminer, des lèvres se tordre, des joues s’affaisser.

C’est que lire à travers les textes de Vickie Gendreau met à nue une part de nous jusqu’alors ignorée. Avec une familiarité poignante qui traverse les mots et nous déchire sans prévenir.

Gendreau a par son écriture cette faculté de fendre mon empathie en deux pour mieux la recoudre. De nommer l’innommable et de faire choir avec splendeur la fatalité.

Par sa rage éclatée dans la lucidité du monde, emportée par une couleur vibrante, l’écriture de Gendreau catapulte le lecteur dans une fête foraine décrissante.

On ne se sort jamais intact ses écrits, mais on en sort aussi grandit. Plus fort. Plus sensible.

Lire Gendreau, c’est aussi se rappeler que la lueur de la création persiste face à l’adversité.

En maniant le tragique comme un flambeau, par cette impudicité essentielle, ce besoin de crier la vérité, dans toute sa splendeur déchirante et effroyable, Vickie nous a léguer l’envie – et l’impératif – de crisser le feu à toute, pour que se consume une écriture irrévérencieuse, sans concession et au combien fucking nécessaire.

On m’a dit que Vickie était rapidement devenue un mythe. Mais je crois que c’est à travers ses textes, à travers sa posture, à travers cette impossible force rayonnante de ses livres, que subsiste dans notre imaginaire cette écrivaine unique et immense. Par son écriture franche, par le déploiement d’une intimité à l’humanité palpable, Gendreau mis en lumière une brèche incontournable, pavant une voie à une jeune génération de femmes tenaces, fortes et fières de leurs écrits – cela est une des choses dont je suis convaincue.

Vickie Gendreau a légué à la littérature québécoise une puissance féroce qui irradiera encore pour des livres à venir.

Les lectrices et lecteur choisis ce soir s’accordent dans leurs démarches cette même liberté de dire. C’est dans toute leur flamboyance respective qu’ils vous livreront ce soir de précieux inédits qui ne constituent qu’un fragment de ce qu’il reste à découvrir.

Sans plus tarder, je cède la parole à mon collègue et radieux poète, Baron Marc-André Lévesque, qui se fera un honneur de vous introduire avec éclat cette brochette littéraire précieuse et incandescente.

Mesdames et messieurs, je vous souhaite une magnifique et effroyable soirée.

 

ce texte a été lu en guise d’ouverture à la soirée de lectures d’inédits de Vickie Gendreau, 15 octobre, Quai des brumes. 

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