Par HÉLÈNE BUGHIN

Pour une raison qui aujourd’hui m’apparaît floue, je me suis lancé le défi de participer au plus grand nombre d’événements littéraires de l’automne, si, bien sûr, mon horaire me le permettait. Quelque chose entre le FOMO, un orgueil de fer et une curiosité envers le milieu du livre, entretenue depuis le début de mes études supérieures. J’étais déjà familière avec les micro-ouverts, mais je tenais à découvrir, cet automne, de nouvelles manières d’expérimenter la littérature, autrement que par les publications de la rentrée. Voici donc mon topo d’un mois au cœur de la frénésie de la vie littéraire montréalaise.

LANCEMENTS EN FOLIE

Le coup de feu aura été donné début septembre au lancement de After de Jean-Guy Forget, aux éditions Hamac. Taverne du Pélican : la crème de la jeunesse poétique s’est réunie en cette dernière soirée chaude pour célébrer la naissance du roman de Forget, livre intense traitant d’une histoire d’amour toxique et de l’excès. J’ai particulièrement apprécié la langue du texte, très oralisée, celle à laquelle je me suis familiarisée en entendant régulièrement Forget lire ses poèmes aux micro-ouverts. Une langue qui convient parfaitement à la narration et aux thématiques sensibles qu’elle déploie. N’en déplaise aux réact’ d’une autre époque dont l’argumentaire critique n’atteint pas le niveau collégial.

Je parle dans ce cas-ci de la critique de Paul-François Sylvestre, dans L’Express, billet de mauvaise foi barbouillé par un flagrant manque de rigueur intellectuelle et d’ouverture, absent de réflexion quelconque, outre la promotion d’une idéologie puriste douteuse. Partisane des critiques négatives, je veux bien qu’on m’éclaire toutefois sur la pertinence de passages tels que :

« Être accusé de sexisme est la dernière chose que Forget souhaite. Il écrit donc « on est sorti.es, on s’était cherché.es, on était allé.es» et ainsi de suite. Au lieu de dire ils et elles, l’auteur écrit « iels ». Plus traumatisé que ça, tu meurs! »

Sauf pour la démonstration d’une aigreur refoulée, d’une méconnaissance des courants littéraires contemporains ou l’étalage d’un complexe concernant la pureté du français, ce genre de commentaire n’est ni utile, ni productif. Il existera encore des romans français, comme il existe aussi, en ce moment – et depuis longtemps d’ailleurs, pensons seulement aux travaux des partipristes lors de la Révolution Tranquille, etc. – des écrits qui confondent français cristallin pis parlure bilingue, montréalaise et inclusive.

Se renseigner, en 2018, ça ne devrait pas être si compliqué.

S’en est suivit, la même semaine, du lancement de Castagnettes de Marie-Élaine Guay (Del Busso), au Quai des Brumes. Sobres festivités dans un bar rempli de monde, on aura eu la chance d’entendre les auteurs Jean-Christophe Réhel (dont le lancement du roman Ce qu’on respire sur Tatouine était la semaine suivante) et Mathieu Renaud (Décembre brûle et Natashquan attend) prêter leurs voix aux poèmes vaporeux et immenses de Guay.

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Je souligne, au passage, que nous avons reçue l’autrice ainsi que son éditeur lors de notre premier podcast, juste ici !

(btw, on a acheté des vrais micros : pour les prochains, ça va sonner mieux, promis)

 

 

 

Mi-octobre, on aura eu droit à deux lancements consécutifs – celui d’Estuaire, à l’Euguélionne, ainsi que celui de LQ, à l’Escobar. De plus, une nouvelle maison d’édition, Les éditeurs en feu, a vu le jour, publiant deux livres d’un coup. Prolifique, l’automne !

Bien sûr, ce ne sont que les lancements auxquels j’ai pu assister. Il y en a à la pelleté, à Montréal, ce n’est pas le choix qui manque, mais plutôt la volonté.

Les lancements finalement sont l’occasion parfaite d’aller à la rencontre de vos auteur.trices favoris, de discuter littérature avec des camarades poètes et si vous êtes trop gêné.es pour jaser avec qui que ce soit, y reste encore les coupons pour la bière couplés avec l’achat d’un livre – ou le vin gratuit, dans certains cas.

MICRO-OUVERTS ET AUTRES SOIRÉES LITTÉRAIRES

Dimanche 9 septembre se tenait le premier Bistro Ouvert de la saison, ravivé de ses cendres par les merveilleux Simon Domingue et Nicolas Jodoin, fervents participants du micro-ouvert. On salue le chapeau bien bas et le texte brandi leur initiative de feu! Si vous êtes intéressé.e à tester votre écriture au micro et/ou à vous performer sur scène dans une ambiance décontractée, je vous invite cordialement aux soirées mensuelles du Bistro, qui se déroulent le deuxième dimanche du mois, chaque mois! Seule consigne : minimum un texte ou un mot. Il existe aussi des initiatives telles que Vaincre la nuit. Gardez l’œil ouvert, un micro-ouvert est si vite organisé.

La fin septembre a aussi été marquée par l’annuel Festival International de la Littérature (F.I.L.), dont la programmation a été bien remplie cette année. J’ai commencé avec une soirée officieusement OFF-FIL, Remix de cuisine, spectacle décontracté durant lequel les auteur.trices invité.es pastichaient ou se réappropriaient des textes variés, allant de la chanson populaire au livre de cuisine – telle était la consigne. Par la suite, j’ai eu la chance d’assister au Cabaret du fil, toujours animé par le poète François Guérette, ainsi qu’à la merveilleuse Levée de l’Écrou. Ce  spectacle collectif, unique en son genre, met en scène les auteur.trices de la maison d’édition du même nom. Coup de coeur renouvelé pour la scénographie, fidèle aux autres années :  cinq micros en demi-lune, et la succession disparate de textes issus des recueils parus ou à venir. Un moment électrisant et inspirant.

 

 

 

Parce que c’est ce qui est incroyable, avec les spectacles à saveur littéraires. Ces soirées, passée à rester attentive aux intonations, aux mots, aux flots, nourrissent mon écriture ou, du moins, en facilite l’élan. Si je fréquente ce genre d’événements, c’est justement pour en ressortir remplie d’une musicalité nouvelle, la tête bourrée d’un vocabulaire emprunté, mijotant au fond de ma tête. Les soirées de ce genre me rappellent aussi, au fond, ma propre voix, car même si « écrire, c’est hurler en silence » (Marguerite Duras), il y a quelque chose de précieux à d’écouter attentivement la douceur, la révolte ou la colère que porte un texte, pour se rappeler sa propre douceur, sa propre colère.

Parlant de douceur ou de colère, j’ai également assisté à la soirée Le port de tête, la nuit, (oui oui, je suis vraiment allée à trop de soirées, je sais, mon corps le sait). Pour l’occasion, la librairie a donné carte blanche à l’auteur Jean-Christophe Réhel, le gars ben trop productif auquel j’ai fait référence, plus haut. Le poète nouvellement romancier a convié, pour l’accompagner, Shawn Cotton, Sébastien Dulude, Jean-Philippe Tremblay et Jean-Sébastien Larouche. Une sélection masculine qui a fait sourciller quelques-un.es.

Now, je veux prendre un moment pour affirmer, entre autres, que mon féminisme est constamment en mouvance, alimenté par une réflexion en continu. Je suis donc ouverte aux commentaires et aux critiques, CEPENDANT, j’avoue très franchement qu’inviter une femme seulement pour le sake de la parité aurait été un pas de côté. J’ai assisté au spectacle, les œillères ouvertes, acceptant la ligne directrice que Réhel a choisi et j’y ai rencontré des textes sensibles, traitant de rupture et de deuil. Jean-Sébastien Larouche m’a remué tandis que Sébastien Dulude m’a rappelé pourquoi j’aime sa pratique de la performance. Ok, oui, les hommes sensibles ne manquent pas dans la poésie et, oui, les hommes ont traditionnellement été mis de l’avant dans la sphère littéraire et, oui, c’est un frustrant – j’aimerais bien pouvoir entendre des textes de tous les horizons, quand je vais dans des soirées. Toutefois, j’ai été ravie de découvrir la voix de poètes que j’avais seulement lu – certains ne fréquentant plus ou pas les micros-ouverts. Intégrer une femme seulement pour dire, pour donner l’illusion de la mixité, ne fait d’elle qu’un token, selon moi. Cela dit, le prochain Port de tête, la nuit convie la poète Daphné B. et ses deux invitées : Olivia Tapiero et Pascale Gorry Bérubé, qui metteront à mort le patriarcat avec des inédits et des traductions, et ce, la veille de l’Halloween.  YAS!

Cette trajectoire un peu délirante d’événements littéraires s’est finalement achevée avec le fameux et incomparable Off Festival de poésie de Trois-Rivières (j’en ai justement déjà parlé dans un autre billet). Il s’agit d’une fin de semaine incroyable, organisée en parallèle, qui met en scène des artistes de l’underground et/ou de la région. J’ai commencé mon séjour dans la capitale de la poésie avec une soirée à l’extérieur, dans une cour arrière charmante et décorée, où se sont performés des artistes sulfureux. On a eu droit à un rituel impliquant une cigarette aux cheveux, à une lecture surréaliste et plus encore. Le lendemain soir, l’incomparable Littératures et autres niaiseries, édition spéciale Sherbrooke, a fait raisonné des voix puissantes, dont celles de Mathieu K. Blais, Véronique Grenier, André Gélineau, Lynda Dion ou encore Nicholas Giguère, pour ne nommer que celleux-ci. Ils étaient accompagnés par Tire le Coyote et le décor mettait en vedette des œuvres de Ultra Nan, décimées partout dans le bar. La fin de semaine s’est terminée en beauté avec le micro-ouvert, suivi de la Soirée de poésie et autres paroles à potin, animée par Erika Soucy, et qui a mis en scène d’époustouflant.es lecteur.trices, dont Mathieu Arsenault, Mélanie Jannard, Loriane Guay, Éllie Martineau-Lavoie et Laurie Bédard.

Voilà pour le tour de piste. En conclusion, je recommande fortement à quiconque amoureux.se de la littérature de fréquenter les soirées de poésie, les événements littéraires et les lancements qui vous font de l’œil – mais ne vous sentez pas coupable d’en manquer. Sur ce, je vais aller cuver mon triple hangover en finalisant les préparatifs pour la soirée de lectures d’inédits de Vickie Gendreau, qui se déroulera le 15 octobre prochain. Pis, après ça, je vais dormir un mois, question de récupérer.

 

 

 

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