À propos de Créatures du Hasard de Lula Carballo (2018)

PAR PATRICIA HOULE

Si je suggère volontiers ce récit, je ne le fais toutefois pas à la légère. C’est la deuxième fois que je lis un livre publié au Cheval d’août et ça fait deux fois que j’en ressors assez étonnée. C’est avec ce premier roman d’une autrice franco-uruguayenne que cette maison d’édition colorée, qui a une douzaine de titres à son actif, a conquis une libraire de plus.

Attirée par le camaïeu rose-rouge de Créatures du hasard sur la tablette des nouveautés, j’avais quelques attentes de fille sensible. La quatrième de couverture présente le livre comme un hommage à une grand-mère décédée ; je m’attendais donc peut-être à une sorte de débroussaillage de la vie d’une aînée par sa petite-fille, à des bons et moins bons souvenirs réanimés, à un mood potentiellement élégiaque. Si enfance il y a dans ce récit (ou plutôt ces récits, de par sa nature fragmentaire), dès la première page, on se rend bien compte que ce n’est pas celle à laquelle on s’attendait. La narratrice se promène dans les vidanges qui trônent sur le terrain familial, puis s’explique un peu : «

Les mots « les femmes de ma vie » annoncent bien la forme à venir, puisque le livre est séparé en quatre parties, aux titres qui mettent en lumière l’existence de la filiation entre les femmes de sa famille : Fille, Fille-mère-fille, Nous autres puis Grand-mère-fille. On ne trouve dans ces portraits ou panoramas nul ton élégiaque ou embellissement du féminin – ce n’est pas non plus une fresque grandiose : il y a des échecs et des trahisons, de l’addiction au jeu, de la pauvreté.

Ce livre se définissant à date par la négative, j’ajouterais qu’en termes d’attentes, ce n’est pas un roman à proprement parler. Ça se situe quelque part entre le poème en prose et le fragment. C’est entrecoupé d’images et de photographies et les morceaux ne font jamais plus d’une page. J’affectionne de plus en plus ces formes scindées à cause des modes de lecture qu’ils permettent : j’aime sentir la partie que je viens de lire qui me flotte en tête, comme saisie en elle-même. C’est parfait pour éviter la frustration de ne pas avoir fini un chapitre en une ride de métro.

Cette permission de ne pas tout « suivre » qui est donnée par la forme fragmentaire engendre, dans mon cas, moins de pression à la lecture, car il me semble moins grave d’oublier un personnage ou de ne pas comprendre un lien de causalité. C’est ainsi que la faculté de mémoire me semble mobilisée dans Créatures du hasard : elle est travaillée fragment par fragment, sans se targuer d’être infaillible. Il y a des souvenirs extrêmement lucides – des images prégnantes, mais, à d’autres moments, l’écriture se donne le droit de procéder par évocation ou ellipse. Le triage des photographies illustre bien cette impression de mélange entre les moments connus, familiers et inconnus : « Régina m’embrasse. Régina enlace son amant en riant aux éclats. Ma mère déchire la photo. Régina danse. Je garde celle-là. Au verso des images, s’émiettent des résidus de peinture et de plâtre arrachés aux murs. » (p. 143) Je crois qu’on peut aussi lire Créatures du hasard en n’étant pas absolument concentré-e, simplement avec ce mouvement berçant auquel le livre nous convie par sa langue étrangement concise et descriptive : comme en poésie, on peut ne pas tout comprendre, ne pas aimer la présente page et soudainement, être tout-e happé-e par une autre phrase ou une image. Même la mort est mise en perspective, voire en relief par un regard enfantin, mais acéré, par des voix : « Ma mère dit ‘’arrêt cardiaque’’, j’entends ‘’cœur dynamité’’. » (p. 138)

Lula Carballo m’a amenée complètement ailleurs que ce à quoi je m’attendais et, pour cela, je lui en suis reconnaissante.

Un spectacle basé sur le livre aura lieu le 25 septembre 2018.
Le livre est disponible, entre autres, ici.

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