PAR LAURENCE GAGNÉ

La fatigue des fruits de Jean-Christophe Réhel

Le recueil La fatigue des fruits de Jean-Christophe Réhel, récemment paru à L’Oie de Cravan, connait un début de vie effervescent, circulant de main en main chez les amateurs de poésie québécoise contemporaine. Dans Le Devoir, Dominic Tardif souligne avec justesse que le livre énonce une « éthique de l’authenticité » dans son traitement de l’existence humaine. On y passe au tordeur certains préjugés lifestyle populaires, tels l’idéal d’accomplissement par le sport et le voyage ou le discours de la glorification of busy. L’auteur écrit : « je peux faire bouillir de l’eau / je peux brasser mon sidekick pendant dix minutes / je ne peux vivre qu’un coin de rue à la fois ». Le recueil met à mal les discours ambiants sur l’idéal masculin qui subsiste encore, selon lequel il faudrait être proactif, engageant, entrepreneur. La voix poétique à l’œuvre est marquée par la maladie et l’épuisement. On sent bien cette contrainte, qui donne lieu à l’échafaudage d’une immobilité, et ce, par la force des choses. Ces vers m’apparaissent subversifs dans la mesure où la voix énonciatrice renonce à se conformer aux discours ambiants prônant l’épanouissement personnel à tout prix, qui dicte notre conduite et emploi du temps.

 

La voix poétique de La fatigue des fruits n’est à la conquête de rien du tout, sinon de l’idéal de décliner son quotidien avec le plus de justesse possible. Pris dans une sorte de répétition, le poète subsiste dans un univers restreint, entre l’appartement, le parc, l’hôpital et le dépanneur. La répétition des vers confronte le lecteur au souffle court de la maladie, lui fait tourner la tête. Ce qui devrait être la manifestation d’un sentiment de faiblesse oppressant devient un tour de force extrêmement original. Le souffle porte avec lucidité les limites de sa propre force, ce qu’elle ne peut pas faire et ce qu’elle ne peut pas être : « je ne suis pas une étoile je suis un lit / j’essaye de trouver un truc / j’invente une constellation pour me reposer ». La transformation du « je » en objets usuels comme le lit est un motif qui se répète et qui met en relief la capacité de Réhel à inventer des univers avec le plus banal. Seul territoire habitable, l’ordinaire devient un lieu magique où se déploient des fantasmes d’enfant à travers l’usure inexorable du quotidien.

Étrangement, en écrivant sur ce qui n’advient pas, l’auteur construit le vécu d’un soi parallèle en constant renouvellement. En marge des possibles, le lecteur écoute la vie battre au ralenti. S’adressant à un « tu » duquel n’est perçu que les contours, Réhel écrit : « et je pense à cette plage très plate et je suis cette plage / une plage qui ne sait plus comment parler ni comment faire l’amour ». L’honnêteté avec laquelle on nomme les limites du corps surprend, tant la réalité des personnes à la condition physique atypique est ignorée dans l’imaginaire littéraire populaire.

Si les vers de Réhel évoquent cette impossibilité de correspondre au modèle dominant, le texte n’en reste jamais là. Le sentiment d’incomplétude imposé par l’inadéquation au monde est ici transformé en une démarche lumineuse et inspirée. Celui qui écrit « et je n’ai pas assez de temps / et je n’ai pas assez de force dans les bras » a, par sa poésie, la faculté d’éclairer un réel singulier. La fatigue des fruits nous réconcilie avec le fait d’être immanquablement inadéquats et d’avoir l’impression constante que la vie nous file entre les doigts.

 

Vous pouvez vous procurer le recueil ici

 

 

 

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