Où en sommes-nous rendu-es?
Mise en perspective de la pièce White Out 

 PAR PATRICIA HOULE

L’affaire, c’est que je pourrais vous parler longtemps des œuvres de la compagnie théâtrale L’eau du bain, dirigée par Anne-Marie Ouellet et Thomas Sinou. Ça commencerait comme une histoire, avec une fille de 18 ans qui se sentait jeune, mais un peu vieille tout de même, et une paire de billets pour Impatience à l’Usine C. Elle avait invité une fille vraiment cute à venir y assister avec elle.

À ce jour, le mystère est encore intact : personne n’a jamais su s’il s’agissait d’une date ou pas, mais une chose est sûre, c’est que ça se souriait beaucoup.

Durant les dernières années, L’eau du bain a élaboré trois œuvres que nous pouvons aborder comme un triptyque, chacune se penchant sur un temps de la vie. Impatience, présentée en 2015 à l’Usine C, parlait d’adolescence puis Nous voilà rendus, présentée au même endroit en 2016, abordait différentes facettes de la vieillesse. Cette année était présentée au OFF Festival TransAmériques (OFFTA pour les intimes) une version en chantier du spectacle White Out. Comme nous le verrons par la suite, le troisième volet s’intéresse un peu de biais à l’enfance, en prenant place dans l’espace particulier qu’est la chambre à coucher au moment de l’endormissement.

La démarche de création de ces trois pièces a ceci de particulier qu’on n’y collabore pas avec des acteur-ices professionnel-les et qu’il n’y a pas de script préétabli. Impatience a été élaborée avec des adolescent-es d’âges variés, au cours d’une année ponctuée d’ateliers d’improvisations ainsi que d’explorations chorégraphiques et sonores. C’est ce modus operandi qui a permis l’élaboration d’un spectacle extrêmement dynamique où s’entremêlaient des discours, des chansons populaires, des questionnements, avec pour résultat une atmosphère d’ébullition. La création de Nous voilà rendus répondait à une logique semblable, mais les ateliers, menés auprès de personnes habitant en CHSLD, tournaient plutôt autour des souvenirs et de la perte – de facultés et d’êtres chers. Ce ne sont pas tous-tes les participant-es qui ont survécu jusqu’aux performances devant public. L’énergie qui en résultait était de facto moins foisonnante que celle d’Impatience; les personnes âgées avaient le droit d’oublier ce qu’elles devaient faire devant le public, elles pouvaient sortir de scène si elles ne souhaitaient plus parler et, cette fois, Anne-Marie Ouellet les accompagnait durant la représentation. Elle faisait office d’interlocutrice et elle s’adressait aussi au public pour raconter des bribes de souvenirs concernant la dégénérescence d’un de ses proches, son départ en maison d’hébergement, puis le deuil qui s’en est suivi.

La fille fébrile et pleine de questionnements de 18 ans, qui a vu Impatience durant une date candide, n’est pas exactement la même que celle qui s’est retrouvée face à ces aîné-es. Durant cette année, j’ai fait moi aussi cet étrange chemin, peuplé de photos à trier entre les membres de la famille, de meubles à liquider, de questions posées à une grand-mère qui était rendue pas mal essoufflée, mais qui, même dans ses derniers moments, me demandait encore : « Comment ça va, à l’école? » Après Impatience et toute une époque de premières fois résonnaient en moi les premiers deuils : le dernier toast à Noël alors qu’un grand-père en phase terminale nous souhaite « Bonne année » en nous serrant la main un à une, les cinq autour de la table; la dernière fois qu’on marche dans une maison qui a été là toute notre vie en sachant qu’elle sera détruite.

Je suis restée tout ce temps, jusqu’à aujourd’hui et demain, avec cette image en tête : celle d’une petite vieille en fauteuil, dans Nous voilà rendus, qui chante Crazy de Patsy Cline, mais qui ne se rappelle que de la ligne « Crazy, I’m crazy for feeling so lonely ». Je me demandais comment je me sentirais face à White Out, ma vie d’adulte ayant été étrangement ponctuée par ces deux premiers spectacles.

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Crédits : Facebook OFF FTA

Les productions de L’eau du bain ont selon moi la capacité de rejoindre un public extrêmement large, à la fois grâce à leur insertion de personnes non-comédien-nes, mais aussi par leur dimension essayistique et personnelle qui les amènent à aborder des moments et des thèmes à peu près universaux. Dans White Out, Anne-Marie Ouellet se fait encore narratrice et interlocutrice. Les premières minutes de la pièce sont occupées par une nuée de fumée, par des stroboscopes et des grésillements qui s’accentuent. L’atmosphère devient floue et lourde, immersive, on perd tout repère audiovisuel. Anne-Marie nous offre, comme premier monologue, un essai sur la chambre à coucher, vue comme un espace où se déploient différents types d’amour et de sentiments. Elle y fait le lien avec les aîné-es en se penchant sur tout ce qu’implique la phrase : « Il est mort tranquille, dans son propre lit », et sur l’idée que la chambre survit généralement à la mort ou au départ de la personne – elle emmagasine les expériences quotidiennes.

Le décor est constitué d’un lit décentré qui grince et craque, bruits réverbérés dans la salle grâce aux micros placés en dessous du sommier. Anne-Marie y saute, s’y lance quelques fois, s’endort, une enfant apparaît et la borde, lui enlève ses bottes. S’ensuivent plusieurs explorations : des histoires pour s’endormir, des jeux avec une lanterne en gang sous le drap, des anecdotes de tempête et d’enfants entassés dans des chambres communes. L’enfance n’y est pas un sujet à proprement parler, mais la chambre est conçue comme cet espace où l’on redevient petit. Durant une heure de spectacle, on cherche à retrouver une sensibilité et une vulnérabilité qui sont présentes le soir, à l’heure où le réel bascule au profit des histoires qu’on se raconte.

Les enfants de White Out m’ont rappelé ceux qui administrent la pension Almayer dans le roman Océan mer d’Alessandro Baricco. Dans ces histoires de bord de mer, ils sont à la fois jeunes et habités d’une sagesse millénaire. L’espace leur est perméable alors qu’ils entrent, sortent et jouent. Ils sont investis d’une mission, c’est-à-dire d’être à la fois eux-mêmes, mais aussi un peu plus, puisqu’ils veillent à l’équilibre du lieu. En parlant de la petite qui borde une adulte alors que celle-ci s’est endormie en travers du lit, Anne-Marie Ouellet souligne cette mouvance des âges en quelques mots : « Quand la femme est bien au chaud, la petite peut redevenir une enfant. » La petitesse n’est pas ici gage d’enfance, comme le fait de mesurer plus de cinq pieds ne veut pas dire que nous sommes constamment en mesure de prendre soin de nous-mêmes. C’est bien cette sensibilité pour les nuances, cette porosité des frontières entre les temps et les gens qui n’a cessé de m’émouvoir dans le travail créateur de L’eau du bain.

Si vous souhaitez en savoir plus sur mon expérience immédiate des pièces Impatience et Nous voilà rendus, mes billets parus en 2015 et 2016 en tant qu’ambassadrice de l’Usine C sont archivés ici et ici.

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