Par HÉLÈNE BUGHIN

Groenland, terre de paysages nordiques, de glaciers et de fjords. Du moins, c’est l’image qui persiste dans l’imaginaire et les dépliants touristiques. Sauf que derrière ce tableau enneigé, il y a les habitants, ceux qui y vivent, qui l’habitent. Et c’est cette partie, souvent négligée, que l’auteure Niviaq Korneliussen tente de réhabiliter à travers les cinq nouvelles d’Homo Sapienne.

« Fia découvre qu’elle aime les femmes, Ivik comprend qu’elle est un homme, Arnaq et Inuk pardonnent et Sara choisit de vivre ». Telle est la prémisse de ce chassé-croisé entre les jeunes âmes en ébullition de Nuuk, la capitale du Groenland. Ils boivent, ils sortent, mais surtout, ils sentent en eux une puissante vérité se frayer un chemin, prendre toute la place. Certains résistent, d’autres l’accueillent et l’acceptent. Il y aura les faux pas, les regrets, les débats et les départs, mais aussi les réconciliations, le début des guérisons. Dans Homo Sapienne, les personnages expérimentent leurs identités queer, déchirés par le manque de repères, mais aussi influencés par d’autres cultures ; ils se parlent en danois, chantent des chansons pop en anglais. Sans filtre, le trash et le vrai sont dépeints au fil des pages avec lucidité et tendresse. Le vide, celui qu’on tente tant bien que mal de combler, et ce vertige propre aux questions existentielles, sont décortiquées en finesse. La jeunesse marginale, en quête de réponses, étrangère sur son propre territoire, est dépeinte dans toute sa vérité, crue et sensible, pour nous rappeler qu’au-delà de la neige et de la glace, ce sont les êtres qui font un pays.

Entre le discours et le parcours de ses personnages, Korneliussen critique du même coup la société groenlandaise. Observant les dérives de son pays, elle consigne et dénonce les côtés sombres et douloureux pour qu’ils s’imbriquent eux-aussi dans l’imaginaire collectif – parce que tout n’est pas blanc, dans cette région du Nord. Mais surtout, l’autrice dépeint toute une génération, la sienne, dans sa plus vraie fragilité, ses vulnérabilités, désireuse d’établir un rapport à l’autre, si crucial à l’ère de l’instantané, où l’autre semble si proche alors qu’il subsiste si loin, en retrait, derrière l’écran. Car dans Homo Sapienne, les rapports sociaux dominent : la communication – tout comme ses écueils – est une pièce centrale au roman. C’est ce besoin inhérent de communiquer qui m’a grandement marqué à ma lecture : chaque personne cherche à entrer en relation avec les autres, quelque soit le moyen : par les lettres, les textos, les soirées arrosées.

Au-delà des questions d’identités sexuelles et nationales, ce qui persiste, dans Homo Sapienne, c’est l’humain, dans son essence, maladroit et seul, à la recherche d’un foyer, d’un être ensemble. Outre la problématique queer, les enjeux culturels et la décadence d’une jeunesse coincée, il y a ce mal de vivre universel, celui qui peut soudain prendre à la gorge. Un premier roman admirable, écrit dans l’urgence, mais crucial et porteurs de promesses.

Pour se procurer le livre, c’est ici.

 

*merci à la Peuplade pour ce service de presse

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