par JEAN-GUY FORGET

 

Le Baron vous convie à un soir de bal, un party avec des gâteaux qui revolent jusque dans le fond de votre mémoire. Pis des jeux pour passer le temps avec camaraderie, mettons que le party tarde à pogner, peut-être trop occupé à biérer.

 

Mario Party 3 est sorti en 2001. J’étais un septenaire, à une couple de mois d’être un huitenaire. Mon père avait caché le jeu dans son garde-robe pis je l’avais trouvé, deux-trois semaines avant Noël. Ça te gâche un punch pis ça te mine un peu la magie du temps des fêtes, mais, déjà à sept ans, ce qui comptait c’était le party, pas la surprise, c’était le fun à se redécouvrir dans notre « encore-là » plutôt que celui de se rencontrer pour la première fois.

Ça fait presque trois ans que Baron Marc-André Lévesque nous a donné en offrande (à nous, lecteur-ices, et aux dieux de l’Olympe) Chasse aux licornes aux Éditions de L’écrou. Trois ans à lire et relire des poèmes qui finissent tous « de même ». La surprise s’usait, mais se réactualisait à chaque lecture, comme si chaque lecture évacuait le froufrou pour laisser Chasse aux licornes couler au fond de nous. Sauf que les choses sont loin de toujours finir « de même », et c’est ce que le Baron s’est assuré à montrer entre ninjas, dragons et matelots qui s’en calissent. Mais qu’est-ce qu’on fait une fois que les choses passent toujours vraiment proche de finir de même, même si la fin est douce? On trouve un-e partenaire et on apprend le tango, question de toute revirer à l’envers.

Toutou Tango, ce n’est pas un après-Chasse aux licornes, ce n’est pas un « ben-voyons-donc-finalement-ça-l’a-pas-vraiment-fini-de-même ». C’est un bal dans tout ce que ça l’a de fun, d’extravagant et de chaotique. Tantôt, ça nous projette direct dans le bonheur de nos petites nostalgies, comme cette fameuse fois où on a vu quelqu’un se faire lancer un gâteau dans la face en slow-motion pis que ça l’a traversé l’espace-temps. Plus tard, ça nous rassure, comme une petite main sur l’épaule qui dit que tout est correct quand on en a vraiment besoin, comme quand notre ami imaginaire nous ignore, parce que ça lui arrive d’être distrait. Toutou Tango, au fond, c’est la mise en magie des choses. Baron fait un nœud avec l’ennui pis la page blanche pour les faire apparaitre derrière notre oreille, recouverts de p’tits bonbons et de sorcières. Avec sa partie centrale, « Jeux », c’est l’expérience de lecture d’un poème qui est magie. Tout est ludique, même les examens, et personne ne pourra dire que la poésie c’est plate sans se ramasser pourchassé par une manifestation de robots, un Jean-Claude Van Damme au bord de la substitution. On reprochera par contre à Toutou Tango de se garrocher un peu trop de tous bords, tous côtés, en Mario pitchant Bowser vers une mort certaine mais qui tough son spin rien que pour le fun, au risque de s’essouffler plus vite que son premier recueil. Les jeux, une fois qu’on a compris le truc, nous laissent un petit sourire narquois de « je-sais-ce-qui-s’en-vient-mais-je-ne-te-le-dirai-pas », un after-taste doux qui ne parvient pas vraiment à en justifier la relecture si ce n’est que pour comparer ses réponses entre ami-es.

Pour jouer avec les petits rien, Baron énumère et fait des listes, fait un Cavalcade en Cyclorama qui s’en va dans le sens du magique et, avec cohérence et poésie, traverse le off-road de l’imaginaire plutôt que de faire un tissage de pensées en chaine comme Marc-Antoine K. Phaneuf. Lister, c’est épuiser le sens, mais quand c’est Baron qui le fait, il insuffle un nouveau sens aux images en nous montrant tous les possibles que peut renfermer ne serait-ce qu’une tisane. Dans la zizanie confuse de la célébration, Baron met en scène les personnages de notre mémoire collective comme Ginette Reno, le James Bond de Pierce Brosnan et Casper, pour les faire danser avec sa mère et ses « que je te woueille » à Gatineau, la ville du vice. Le recueil brille, malgré sa cacophonie parfois déboussolante, quand il arrive à jongler adroitement entre nos référents et ceux du poète pour que, du choc entre les deux, jaillissent de quoi comme une intimité. Une intimité qu’on regarde briller pendant qu’on la souffle hors de la cassette Parce qu’à son meilleur, Toutou Tango nous montre le beau qu’on a trop souvent délaissé dans l’étagère à jeux de notre enfance.

Un moment donné, les jouets se sont convertis en tableaux pis en cassettes. Des cassettes de dessous de sapin qui font notre année, si ce n’est pas notre enfance au complet. Ça génère de la nostalgie, à partir de nostalgie. Dans toutes les cassettes de Mario Party, il y en a des moins bonnes que d’autres. Les nouveaux Mario Party ont cherché à étirer la nostalgie à son maximum jusqu’à ce que l’élastique pète. Baron joue sur cette nostalgie, mais plus habilement que Nintendo. Il nous organise un party avec cette nostalgie-là, nous invite à faire participer nos ami-es (imaginaires ou pas) et notre famille (et la sienne). La nostalgie n’est pas forcée, elle se matérialise, elle prend forme et devient elle-même une invitée de plus avec qui jaser autour d’une bière. Au fond, c’est peut-être elle qui reçoit le gâteau dans la face, pendant que nous sourions au poids de la vie qui nous caresse la joue, qui fait doux. Je n’aime pas les notes en critique, mais je peux vous affirmer que Toutou Tango est plus Mario Party 3 que 7, mais pas tout à fait le 1. Qu’au fond, avec son nouveau recueil, Baron Marc-André Lévesque n’a pas cherché à jouer sur la nostalgie, il en a créé avec le sable dans nos sandales, resté là depuis Chasse aux licornes, pour qu’on ait le sourire aux lèvres, même quand les gears de notre tête ont besoin d’un petit gossage. Certain-es diront que le premier opus était meilleur, mais en bout de ligne, ce qui compte c’est le fun qu’on a à se perdre dans un party, même si les visages y sont familiers.

 

SUR L’AUTEUR DE LA CRITIQUE
Jean-Guy Forget est né à Montréal la journée du mariage de Michael Jackson et Lisa-Marie Presley. Il passe son temps à saccager des micros-ouverts avec ses Goonies et travaille sur son premier livre, PO/LY, à paraitre chez Hamac en 2018.

 

Pour vous procurer le recueil, c’est ici.

Publicités