TA MÈRE ET MOI

Par HÉLÈNE BUGHIN

Au secondaire, j’y connaissais rien. Au cégep, je l’ai haï. Profondément. Pour moi, et pendant longtemps, la littérature québécoise rimait avec ennui, statisme et complaisance – je n’osais pas l’explorer, et s’il fallait l’analyser pour un cours, c’était avec un dédain presque convenu, né des préjugés en circulation, tendance étrangement partagée par la majorité des étudiants de la cohorte 2012 en lettres du Cégep de Sherbrooke. Comme si la culture littéraire au Québec comportait son lot de préjugés. Et ces idées préétablies la distanciaient, la mettait presque à l’écart de n’importe quelle production française ou américaine. La dévalorisait, même. Je le croyais fermement aussi, jusqu’à ce qu’une pile de livres partagée en photo par un ami Facebook me fasse découvrir Les Éditions de ta Mère.

Ce fut le coup de foudre instantané. Fondée à Montréal en 2005 par des étudiants du Collège Lionel-Groulx, Ta Mère proposait (et propose encore) sur son site des titres à faire rêver, notamment Je pense que ce recueil s’adresse à toi de Maxime Raymond ou Livre noir de ta mère, leur premier collectif. Des quatrièmes de couverture brossant d’innombrables histoires fascinantes, colorées, à la limite de l’absurde, et des couvertures complètement éblouissantes, œuvres du graphiste Benoit Tardif. Leslivres se trouvaient alors uniquement en ligne, sur leur site, ou par l’entremise de quelques plateformes de distribution restreintes comme Le Pressier. La plupart des exemplaires de certains titres étaient déjà épuisés dû à une mise en marché à petits tirages. Il faut dire qu’à l’origine, Ta Mère était plutôt underground et expérimentale avant de devenir ce laboratoire funky et prolifique qu’on connait maintenant. Je me souviens très bien du paquet en papier kraft, reçu quelques jours plus tard, mon adresse écrite à la main, qui contenait sans que je le sache l’élément déclencheur de mon histoire d’amour avec les livres québécois, un coloré collectif intitulé Les cicatrisés de Saint-Sauvignac.

Le nœud de ce roman à quatre voix est simple : un clou oublié dans la plus haute glissade du nouveau parc aquatique du village Saint-Sauvignac vient marquer d’une longue cicatrice tout enfant s’y étant aventuré le temps d’un avant-midi. À l’aube de leur secondaire, les personnages sont irrémédiablement maudits par cette trace visible et ainsi propulsés dans une nouvelle reconfiguration de leur réel. Ils seront tour à tour ségrégés, favorisés, oubliés, malmenés par un système qui tente tant bien que mal de les rétablir de leur douleur présumée. Il y aura aussi les petites tragédies, celles de l’adolescence, inévitables et cruelles. Le titre repose sur une proposition assez gore, et il n’en fallait pas moins pour que de page en page, et par la multiplication des points de vue, découpés en quatre saisons, on s’enfonce dans un univers éclaté sous le joug de la tragédie, mais toujours fortement réaliste.

Une révélation. Enfin quelque chose qui brasse le lecteur, le déstabilise. Oui! Il est possible de choquer, dans la littérature d’ici. Oui! Une histoire viscéralement trash, ça se peut, et ça se tient. Une écriture qui reste fidèle à elle-même, explorant les tréfonds d’un mal enfoui que dévoilent les déchirures nettes des enfants, des personnages uniques et hauts en couleur. Puis une atmosphère glauque et tangible, qui s’immisce entre les lignes et porte ainsi le récit encore plus loin. Les voix que recèle ce recueil sont fortes, marquantes, le tout dans une cohésion orchestrée – un effort de groupe remarquable.

On trouve également parsemés dans le texte différents ancrages dans le réel, que ce soit par l’oralité ou les nombreuses références à la culture populaire (les pokes Facebook, un t-shirt Céline Dion, Josée Lavigueur, entre autres). Ça fait sourire, ça évoque, mais ça répond aussi à une culture vivante dans laquelle s’inscrit le récit. Chaque détail s’insère dans la construction d’un aspect social qui dépasse même l’aspect textuel. L’écriture n’en est que plus vivante, sincère, en plus de participer à l’élaboration d’une identité donnée à laquelle on pouvait s’identifier – on sent d’où viennent les auteurs, quel est ce milieu qui les a formés, influencés, quel genre d’humour les a inspirés. De nos jours, ce procédé d’effet de réel se trouve dans d’innombrables productions littéraires, mais à l’époque, et de ce que connaissait des « belles-lettres », ça constituait en soi une petite révolution. Au fond, ce collectif aura inconsciemment marqué ma vision non seulement de la littérature québécoise, mais celle de l’écriture et de l’édition. J’ai eu un aperçu, à ma première lecture, il y a cinq ans, de ce qui fait la nationalité d’une écriture, de ce qui peut la lier avec une identité donnée.

Mais récemment, en relisant la réédition fraîchement sortie des presses de Ta Mère, je dénote des qualités supplémentaires aux Cicatrisés. Plus qu’un livre divertissant et absurde, un conte déjanté qui aurait pris un peu trop de mush, c’est la manifestation d’une jeunesse littéraire qui tient à se faire entendre. Et qui, d’un commun effort, reconstruit tout un folklore de la classe moyenne villageoise, mythologie élaborée avec des légendes urbaines et des ouï-dire venant de l’autre côté d’la track de chemin de fer, entre les parents absents ou névrosés, et des sœurs amatrices de ramen aux seins de Babylone. La reconstitution d’une légende d’un point de vue authentique, en paroles d’enfants effrontés qui défient et se replient parfois devant l’adversité de la vie adulte. Un récit foncièrement québécois et franchement bien écrit, parfois avec les maladresses des premières fois, mais toujours sans détour.

Depuis, les quatre auteurs se sont frayé un chemin dans le paysage littéraire. Pour Sarah Berthiaume, on a eu le droit à Villes mortes, autre excellent recueil de nouvelles avec comme thématiques quatre grandes villes abandonnées, ainsi qu’un phénoménal travail théâtral. Simon Boulerice, dont la réputation n’est plus à faire, a récemment publié Géolocaliser l’amour (entre autres), encore aux Éditions de ta Mère, puis il y eut Royal de Jean-Philippe Baril-Guérard, la même année. Quant à Mathieu Handfield, qui a assuré la direction littéraire du collectif, on lui doit le brillant Igor Grabonstine et le Shining. Tous de prolifiques plumes articulées qui n’hésitent pas à décrier sur la place publique leurs récits d’une société qu’ils tentent de décortiquer jusqu’aux détails les plus profonds, les plus vifs.

Aujourd’hui, ma vision de ce qu’on écrit au Québec a radicalement changé. Je fouille dans les parutions récentes pour trouver ce souffle singulier, pour comprendre ce que fait la littérature québécoise, et pourquoi elle est si particulière. Je consulte les sorties automnales pour prendre le pouls et étire celles de l’hiver pour m’imprégner des styles uniques. L’actualité littéraire occupe une grande partie de mon feed, à mon grand plaisir. Parce que je sens qu’on est en train, ensemble, de démocratiser la lecture de livres québécois, tandis que notre écriture reprend sa place désignée. Des voix fortes s’élèvent, se peaufinent, se concrétisent dans des projets immenses et salutaires, appréciés autant du public que de la critique. Aujourd’hui, je vois la littérature d’ici comme un terreau jeune, fertile et intrigant.

Comme quoi ça prenait juste Ta Mère pour me faire changer d’idée.

*merci pour les éditions de Ta Mère pour ce service de presse !

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