TÊTE À TÊTE AVEC NICHOLAS GIGUÈRE

 

Par SIMON HARVEY

Prémisse : J’préparais l’entrevue, pis j’ai remarqué en voulant formuler mes questions que y’avait pas de « genre » à ton texte. Poésie ? Récit ? Est-ce volontaire de pas vouloir étiqueter ton texte ? J’peux aussi juste continuer à parler du texte, ça sera plus simple de même.

C’est une excellente question. Lorsque j’ai écrit le premier jet de Queues, j’avais une volonté, un désir très net d’écrire un long poème, un peu comme Les Cendres bleues de Jean-Paul Daoust, une œuvre que j’adore pour son dévoilement de l’intime et des blessures de l’enfance. Au début, c’est ce que j’avais en tête. Puis les premiers lecteurs, dont mon éditeur Éric Simard, m’ont fait comprendre que c’était aussi très narratif, et en ce sens très près du récit, du roman. On pourrait même dire que le texte s’apparente à un monologue théâtral, à un long soliloque. Durant le processus éditorial, Éric et moi ne voulions qu’aucune indication générique apparaisse en page de couverture. Toutefois, Hamac, qui édite généralement des genres narratifs, a choisi de diffuser et de commercialiser Queues en tant que roman (c’est l’appellation générique officielle qui est inscrite sur le communiqué de presse), et je crois sincèrement que la maison d’édition a vu juste, après tout.

 

Première question : J’ai lu Queues (2017) et j’ai aussi lu plusieurs chroniques de certains commentateurs au sujet de sa sortie. J’crois que ton texte présente beaucoup plus que les aventures d’un jeune gay. Ça serait un peu simple comme lecture et ça en replierait trop le sens. Il y a selon moi un caractère très universel dans ce récit. On s’y retrouve, peu importe notre orientation sexuelle, notre genre, ou notre origine. Si j’devais, mettons faire relire à un de ces chroniqueurs un seul passage de Queues, tu me dirais de lui faire lire quel passage, pis pourquoi ?

J’espère, en effet, être arrivé à écrire un texte universel, un texte qui interpelle le plus grand nombre de lecteurs possible. Les commentaires que j’ai reçus jusqu’à maintenant ainsi que les critiques qui ont été publiées sur le livre tendent à me donner raison. Il est vrai que je suis parti d’un point de vue éminemment personnel, de l’intime, d’un vécu gai, mais il y a dans Queues plusieurs dimensions : la sexualité gaie y est certes décrite sous toutes ses coutures, je n’épargne aucun détail; cela dit, il s’agit aussi d’un prétexte, en quelque sorte, d’un levier, oserais-je dire, pour parler d’autres thématiques plus universelles comme le désir inassouvi, la relation au corps, le désespoir, la mort. Toute personne a, dans un moment donné ou un autre de son parcours, été interpellée par de telles questions, ou encore par la notion de tolérance. D’ailleurs, le long extrait sur la tolérance, qui est vraiment fondateur, pourrait être lu par tous, puisqu’il montre bien notre hypocrisie : nous tolérons tout et n’importe quoi, alors que nous adoptons une attitude plus sectaire, pour ne pas dire autre chose, quand il est question d’enjeux primordiaux.

 

Deuxième question : On parlait tout à l’heure des relations interpersonnelles. J’dois t’avouer que c’est surtout la solitude pis la solitude au sein du couple qui m’ont marqué. Dans une ère de réseaux sociaux pis de communication en continu, serions-nous plus seuls que jamais dans l’fond ?

Nous vivons dans une société, dans une époque complètement contradictoire. À mon sens, deux textes récents illustrent bien cet état de fait : Géolocaliser l’amour de Simon Boulerice, où il est question des aléas et des vicissitudes liés à la recherche de partenaires masculins « significatifs », de relations amoureuses véritables à l’ère des réseaux sociaux; enfin, deux poèmes (surtout le dernier, en fait) de Maude V. Veilleux parus dans le dernier numéro de Françoise Stéréo, dans lesquels elle aborde de front la question de l’époque moderne, qu’elle écrit comme égoïste, égocentrique, self-obsessed, grise, vaine. Ainsi, d’un côté, l’époque dans laquelle nous vivons, par ses possibilités technologiques plus nombreuses que jamais, permet de multiplier les possibilités de relations; de l’autre, cependant, on remarque que ces relations sont souvent éphémères, factices, basées en grande partie sur des faux-fuyants, sur le paraître, de sorte que les hommes comme les femmes se retrouvent encore plus seuls qu’ils ne l’étaient auparavant. Je crois sincèrement que les réseaux sociaux et les sites de rencontres nous ont amenés à « consommer » des relations humaines, c’est-à-dire à multiplier les rapports rapides (et les rejets foudroyants, parfois), et pas nécessairement à nouer des liens qui sont toujours durables. Cela dit, je parle ici de ma réalité, de ma perception. Les choses peuvent aussi évoluer, évidemment.

Troisième question : Je viens de te le dire, y’a beaucoup de références dans ton texte sur les réseaux sociaux, mais aussi sur les médias traditionnels et la culture populaire. J’ose croire que ça fait partie de notre imaginaire. J’me demandais qu’est-ce que tu penses, justement, des références à la culture populaire dans la littérature. On en veut-tu plus, ou moins ? Pourquoi ?

Évidemment, je suis pour les références de tous ordres en littérature, y compris celles qui sont plus populaires. En fait, cette distinction, voire cette dichotomie très claire qu’on établit entre culture lettrée et culture populaire, littérature légitimée et littérature plus grand public m’horripilent au plus haut point, comme si la culture, la littérature, la société et même tout le réel pouvaient se ramener à des oppositions (canon littéraire/littérature de gare, sphère restreinte/sphère de grande production, haut/bas, riche/pauvre, hétérosexuel/homosexuel, etc.) qui ne renvoient à rien d’autre qu’à cette idée d’exclusion. Pour moi, une culture et une littérature se construisent à partir de différents éléments (œuvres, publications diverses, auteurs, manifestations artistiques, productions télévisuelles et cinématographiques, etc.) qui peuvent être tant légitimés que populaires. J’ai moi-même un certain bagage littéraire et culturel : lorsque j’écris, je le fais avec toutes les références que j’ai acquises dans le cadre de mon cursus, avec toutes les œuvres que j’ai lues, mais aussi en ne reléguant pas aux oubliettes les films que j’ai vus, les disques que j’ai écoutés, les téléséries que j’ai visionnées, etc. Il faut en finir avec ces sacro-saintes oppositions, qui sont stériles, à mon avis.

 

Quatrième question : On tolère-tu trop ? Tu en fais tout un passage dans le texte. C’est un moment fort pis il est porteur de quelque chose de viscéral. Peux-tu me donner les causes de cette explosion ? Y’a-t-il un moment qui t’a fait provoquer ce « pu capable de la tolérance » ?

C’est clair qu’on tolère trop. En réalité, le problème, c’est qu’on ne devrait pas tolérer, mais plutôt accepter totalement la différence. La tolérance, ce n’est pas de l’acceptation : c’est au contraire tellement hypocrite. Au mieux, c’est une forme de condescendance envers l’autre qui n’est pas très loin du mépris; au pire, il s’agit d’une forme d’homophobie et de stigmatisation plus ou moins déguisée. Dans l’extrait où il est question de tolérance, j’ai voulu montrer que ce concept est complètement galvaudé, complètement bidon. Qu’est-ce que c’est, être tolérant? Car on peut tolérer différentes choses, différents états de fait, différentes personnes… Surtout, est-ce que cette tolérance a vraiment été bénéfique pour les membres des minorités sexuelles? Des gains juridiques importants ont été faits, les communautés sont de plus en plus reconnues, mais il reste des luttes à mener, des droits à revendiquer – notamment en ce qui concerne les trans –, et il serait faux, à mon avis, de croire que tout est acquis. Il serait tout aussi faux de croire que c’est grâce à la tolérance que nous allons y arriver. Être tolérant, cela revient à se voiler la face, à se mettre la tête dans le sable, à se draper dans la mauvaise foi et à montrer une attitude d’ouverture, alors que dans les faits, on n’est peut-être pas si « ouvert » que ça.

 

Cinquième question : J’peux pas m’empêcher de lier des auteurs entre eux pis là, la question de la langue est sûrement un des liens dans cette génération montante en littérature québécoise. Pour toi, le choix de l’oralité a-t-il été naturel et pourquoi ne pas l’avoir écrit dans un français plus standard ?

Tu as raison. La question de la langue et de l’oralité se pose chez plusieurs auteurs contemporains : je pense notamment à plusieurs des poètes des Éditions de l’Écrou. Très tôt, avant même d’écrire le premier vers, mon parti pris pour l’oralité était on ne peut plus clair. En 2007, j’ai fait paraître Analphabête love aux défuntes Éditions du Mécène. Il s’agit d’un recueil de poèmes dans lequel il est question d’homosexualité masculine. Cependant, les textes sont beaucoup moins limpides et explicites que ceux de Queues : on y retrouve plusieurs références plus ou moins obscures (par exemple au Complexe 13-17, un ancien bar gai de Sherbrooke), des métaphores filées, ainsi qu’une rhétorique et une syntaxe bien campées qui rendent l’accès aux textes difficile. J’écrivais alors pour les happy few, pour les initiés (et on s’entend qu’ils n’étaient pas nécessairement nombreux). L’oralité s’est vite imposée à moi, car je voulais, avec Queues, traduire avec le plus de justesse et d’authenticité possible mon expérience en tant que gai, et le faire en des termes explicites, clairs, nets : pour y arriver, je devais opter pour une langue plus simple, brute, sans fioritures, qui soit le reflet fidèle de ma pensée et de mon vécu.

Merci, Nicholas, de ton temps. Pour la suite des choses, quels sont tes plans pour 2017 ? Déjà dans l’écriture du prochain ? Ou c’est la pause suite au dépôt de ta thèse ?

 Je viens en effet de déposer ma thèse de doctorat. Pour le printemps et l’été, je devrai préparer ma soutenance. J’ai également enseigné durant la session d’hiver 2017 : j’ai remis les notes finales la semaine dernière. Il me tarde de revenir à mes projets de création littéraire. Justement, la fin de semaine dernière, j’ai avancé un projet qui me tient à cœur : un roman (du moins, je crois) basé sur mon expérience au secondaire à la Polyvalente des Abénaquis, située à Saint-Prosper, en Beauce. Il s’agit de gros blocs de textes, sans majuscules ni ponctuation, où je m’adresse à tous les gens de ma cohorte avec qui j’ai étudié. Par les temps qui courent, je suis particulièrement intéressé par la question des origines. J’ai écrit, en même temps que Queues, un texte narratif plus court intitulé Au 5e étage, à l’Envol, dans lequel je reviens sur mes débuts en tant que gai en Beauce, d’où je suis originaire. D’ailleurs, des extraits de ce texte sont parus dans le dernier numéro de Lieu commun. Entre la soumission de Queues chez Hamac et sa publication en mars 2017, j’ai accumulé des textes : je dois maintenant revenir sur cette production, la taper à l’ordinateur (puisque j’écris toujours à la main, dans des carnets), la corriger, la retravailler. C’est tout un travail. On oublie souvent que l’écriture, c’est avant tout un travail. J’aimerais donc profiter, autant que faire se peut, de l’été pour écrire. J’ai un projet sur les rapports (souvent tordus et dysfonctionnels) par rapport au corps et à la nourriture. Tous ces projets ne mèneront peut-être pas à une publication, mais je ne le saurai jamais si je ne les mène pas à terme, si je ne vais pas jusqu’au bout. Il faut toujours aller au bout de l’écriture.

Queues, de Nicholas Giguère, est disponible ici.

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