SUR LEURS TRACES

Par KAREEN MARTEL

« Tu évoques les possibles et c’est bouleversant »
La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette, 2015

 

En 1948, des artistes contestataires publient le manifeste du Refus global et ouvrent ainsi portes et fenêtres d’un Québec plongé dans la Grande Noirceur. Un vent de fraîcheur pénètre enfin dans la demeure. Il se dégage des tableaux de Jean-Paul Riopelle, de Paul-Émile Borduas et de Marcel Barbeau une énergie qui, étrangement, donne envie de passer de la contemplation à l’action. Aujourd’hui, nous sommes prêts à bondir dans la rue au milieu de la manifestation étudiante, avec notre pancarte « Fuck toute! », version contemporaine du « Refus global », tenant notre enfant par la main. Mais ont-ils ouvert trop vite, trop grand?

Si ces artistes ont légué un patrimoine social et artistique d’une valeur inestimable, l’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette se questionne, dans son roman La femme qui fuit, sur l’héritage personnel et familial de leur quête. Elle y brosse le portrait de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche, peintre et poétesse automatiste, mariée au peintre Barbeau. Meloche fréquente les Riopelle, Borduas, Gauvreau et autres membres du cercle d’intellectuels au centre de la controverse entourant la parution du manifeste du Refus global en 1948. C’est toutefois un tableau personnel et intimiste de cette figure évanescente que propose la petite-fille de l’artiste.

Craignant de s’éteindre comme sa mère, submergée sous une famille nombreuse, la femme qui fuit trouve son équilibre impondérable dans le mouvement. Anticonformiste, Meloche quitte sa ville natale, Ottawa, pour se greffer à un noyau d’artistes de Montréal. La rebelle se nourrit de l’énergie de manifestations petites et grandes : la représentation d’une pièce de théâtre automatiste de Claude Gauvreau, la publication du Refus global, des protestations contre le conservatisme des musées et des galeries d’art, une virée en autobus aux États-Unis contre la ségrégation des Noirs. Meloche poétise dans le studio de Borduas, laisse ses coups de pinceau en arrière-fond d’une toile de Barbeau, emprunte du noir à Jackson Pollock. Elle côtoie des artistes qui, comme elle, tentent de s’ouvrir à tous les possibles et lèvent leur verre à « l’anarchie resplendissante ». Des artistes qui, trop souvent, connaissent aussi la chute; la plus littérale et la plus frappante étant celle de Gauvreau, qui se défenestre et s’empale sur une clôture.

La course de Meloche n’est pas seulement motivée par la recherche artistique; ses grandes enjambées visent aussi à s’extirper de l’enchevêtrement des liens familiaux. La jeune femme craint cette vie routinière qui a coupé les doigts de pianiste de sa mère. On peut comprendre son désir de claquer la porte quand son mari, qui s’apprête à se rendre à New York où sa carrière prend son envol, la laisse dans un appartement sans chauffage avec deux bébés, en lui intimant de ne pas toucher à ses toiles. Au retour du peintre, le couple conduit leurs enfants en pension. Meloche, maintenant seule, retourne à cette vie « sale » dont elle a tant besoin, pleine d’intensité, et d’inattendu. L’absence semble avoir laissé une béance dans le cœur de sa fille Manon et de son fils François. Évoqué avec délicatesse par l’auteure, le sentiment d’abandon demeure vif même à l’âge adulte, emplie l’espace entre les lignes du récit. Afin de ne pas ressentir les déchirures de ses enfants et de son propre ventre, Meloche poursuit sa fuite.

De cette mère artiste et nomade, l’héritage est double pour la narratrice : une douleur qui donne lieu à une sensibilité marquée, de même qu’un penchant pour les enjeux artistiques et sociaux. Car ce travail à la fois passionnant et ardu de défrichage du chemin des possibles vaut-il vraiment les déchirements personnels et familiaux? La question demeure ouverte, en particulier pour celles et ceux qui en ont vécu directement les contrecoups. Les portraits d’artistes que dresse Barbeau-Lavalette nous permettent d’explorer cet univers du studio à la maison, levant le voile sur le drame personnel de ces intellectuels en lutte, ces moments où ils ont été privés d’occasions d’être entendus, lus, exposés. De décortiquer les raisons pourquoi ils ont perdu leurs amoureux, leurs amoureuses, leur emploi, leurs enfants, leurs convictions. L’écrivaine se sert de courtes phrases descriptives, hachurées comme des coups de pinceau automatistes sur une toile arborant une grande déchirure : « Tu te plais dans le mouvement des choses. Ta valise reste donc ouverte, tes vêtements pliés dedans, les tiroirs, vides ». La narratrice s’adresse au personnage principal en employant le « tu », forçant de ce fait une relation avec celle qui s’évertue à arracher ses racines. L’écriture prend une teinte personnelle, mais permet aussi de glisser rapidement vers un ton plus dur et réprobateur : « Tu as fait un trou dans ma mère ».

Le départ du père semble porteur d’une douleur moins manifeste. Peut-être parce que l’absence du père est un phénomène plus courant dans la fiction et les récits, mais aussi parce que Barbeau n’a pas refusé de renouer les liens avec sa famille. Il apparaît dans le documentaire Les enfants du refus global, réalisé par sa fille Manon, et accepte de parler des conséquences de ses choix. À la suite de son décès en janvier 2016, des clichés où il pose, entouré de sa fille, de sa petite-fille et de ses arrière-petits-enfants ont circulé dans les médias. Dans le roman, Meloche ne se questionne ouvertement que vers la fin de sa vie, dans ce bref message envoyé à sa fille : « On est allé trop loin, trop vite ». Mais y a-t-il d’autres manières d’être un artiste subversif, de réellement tenter de créer de nouvelles formes artistiques, de nouvelles organisations sociales, d’autres structures familiales, d’ouvrir grand le chemin des possibles?

Image à la fois fascinante et angoissante, la figure de la mère laissant derrière elle ses enfants n’en est pas une que l’on croise régulièrement, ni dans la réalité ni dans la fiction. Peut-être que, craignant de trop s’y reconnaître, certaines d’entre nous déposeront leur valise dans leur garde-robe et l’empliront de livres, de romans, de poésie, de La femme qui fuit, des Aurores fulminantes de Meloche, pour s’ancrer dans des lieux habités. Pour tenter, comme le propose Barbeau-Lavalette, d’être « libre[s] ensemble ».

 

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