ENTRE LES MAILLES DE LA MÉMOIRE

Par HÉLÈNE BUGHIN

Au-delà de l’éclatante facture visuelle du roman Petite laine d’Amélie Panneton, nouveauté des Éditions de ta Mère, il se tisse un univers immense et foisonnant. En tourner les pages est comme poser l’œil sur un kaléidoscope : se juxtaposent et se fractionnent des morceaux d’anecdotes d’où se réfléchissent des tons de rose, bleu, jaune et un assortiment de personnages mémorables. L’écriture débutant au « elles » saisit par sa fluidité. Comme une dentelle affinée, la construction des phrases est minutieuse, réfléchie et pointilleuse. Chapitres découpés selon le personnage (Alexandre, Marjolaine et Marie) mis en scène, leur agencement dévoile une structure géométrique, coordonnée, un déroulement de paragraphes agencés pour qu’ils résonnent en nous, nous gardent en haleine, malgré, parfois, la lenteur de l’intrigue, conséquence d’une rédaction peaufinée et d’une superposition de voix disparates.

Petite laine, c’est le récit d’une recherche sur le tricot-graffiti, menée par une jeune documentariste en herbe, dans le cadre d’une exposition sur le street art pour le Musée d’histoire urbaine Jean-Paul-L’Allier. En remontant un fil d’une découverte incongrue, la recherche aboutie à quatre femmes, réunies dans leur jeunesse le temps d’une colocation et aujourd’hui retraitées. Le roman dépeint cette documentation et cette fable fragmentée qui en émerge, à force de souvenirs constamment décortiqués et répétés.

Ce faisant, l’attente est longue pour que le nœud narratif se concrétise. Un peu en miroir avec le travail de la documentariste, tricotant patiemment en vidéo une diégèse à travers les témoignages vidéo recueillis des anciennes amies.

On perçoit certes la nostalgie d’une époque résolue émerger des anecdotes des vieilles femmes ; à chacune une voix distincte, forte et qui assume son caractère. Leurs parcours de vie sont riches en soubresauts qui maintiennent l’attention. Mais l’intérêt à poursuivre la lecture se trouve surtout dans les indices laissés à demi-mot, les sous-entendus et les secrets que l’enquête assidue fissure. Quelque chose nous happe, dans le déploiement narratif de ce collectif de tricot-graffiti au début du 21ème siècle.

Patients, les longs passages laissent le temps à la narration de sonder les détails, quitte à revenir sur les mailles incertaines, défaire et refaire des passages en entier pour mettre le doigt sur ce qui dérape et ce qui marque. De telle sorte qu’on est finalement aspiré par cette histoire polyphonique, désireux de connaître la suite de l’enquête documentaire, le dénouement. Connaître cette légende autour de Zina, figure mystérieuse venue chambouler le quotidien d’un appartement d’étudiantes, dont les traits s’articulent en fragments et en patience. Une intrigue à retardement.

Comme aux femmes qui y sont dépeintes, on s’attache au récit : on veut savoir la résolution de ce mouvement éphémère que fut le tricot-graffiti. Mais le noyau de la pelote proposée par la narration n’est pas le hobby artisanal militant de ces amies que le destin réunit dans un appartement de Québec  : c’est Zina. L’incontrôlable, l’indéchiffrable, l’insaisissable colocataire surfant sur le mythe qu’elle compose d’elle-même. Et c’est cette Zina, ou plutôt le flou qui l’entoure, qui nous pousse à tourner les pages et investiguer, en même temps que la documentariste, son existence : définir ses origines, ses contours et son impact sur les autres.

Encore une fois, les Éditions de ta Mère ont su démontrer leur rigueur en matière d’édition. Petite laine est un livre qui plaît : une couverture magnifique, un aspect futuriste qu’on découvre au fil des pages et cette plume, fignolée et réfléchie. La problématique de la conversation de la mémoire, toujours sous-jacente, est pertinente et ouvre les portes à la réflexion, tandis que l’incursion dans le processus filmique apporte un vent de fraîcheur. S’il n’y avait qu’une raison pour déposer ce livre en cours de lecture, c’est la lenteur de l’amorce, mais une fois que s’instaure définitivement chez le lecteur une curiosité envers Zina, il est impossible de décrocher. En somme, un roman qui a su, par son jeu avec l’anticipation, la couleur de ses personnages, mais aussi par leurs voix, capter notre attention jusqu’à la fin. On salue justement la sagesse de la chute.

Le livre est disponible ici.

Merci aux Éditions de ta Mère pour ce service de presse.

 

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