BALAYER LES PRÉJUGÉS

Par HÉLÈNE BUGHIN

Mon ami m’a demandé, un jour, de lui recommander un livre québécois, contemporain, dont la thématique serait l’homosexualité. J’ai creusé ma bibliothèque, puis le site des libraires pour ne constater qu’un vif manque à combler. C’était il y a quelques mois déjà, mais la question m’est restée dans la tête. Depuis est paru Moi aussi j’aime les hommes de Simon Boulerice et Alain Labonté, aux éditions Stanké, le puissant Queues de Nicholas Giguère (Hamac), mais aussi la toute petite plaquette Souffler dans la cassette de Jonathan Bécotte, chez Leméac. À la lecture de la quatrième de couverture vert pomme, j’ai été conquise. Dans mes mains, une petite révolution.

En ces pages sont consignées différentes journées d’été. Les poèmes, composés de quatre vers, servent de décor à une relation d’amitié entre deux garçons, de plus en plus complice, de plus en plus intime. Le roman n’établit pas sa narration en un espace fixe et identifiable : l’écriture fait plutôt l’usage du lieu commun qu’est le primaire et investit dans les petits détails qui ont une vaste résonnance. Par exemple, le truc des lunettes pour vérifier les accords lors d’une dictée m’a tout de suite sauté aux yeux. Il y a du lousse dans la nostalgie : le lecteur peut naviguer entre les différentes évocations et en tirer les images qui lui sied. C’est léger, doux, et pourtant tellement vrai.

Évocateurs, les intertitres permettent un passage du temps tout en douceur, naviguant allégrement dans les vacances qui semblent sans fin. On remarque aussi une quantité de jeux lexicaux, de références littéraires grandement appréciées, « des virgules au coin des yeux » (p.18), s’il ne fallait qu’en citer un. D’autres passages sont, quant à eux, tout simplement touchants. Mon exemplaire est marqué d’au moins une dizaine de post-it, tant certains poèmes évoquaient une grandeur de l’intime soigneusement transcrite, entre tendresse et univers coloré. Car la présence d’une grande imagination naïve, aussi foisonnante que peut être celle propre à l’enfance, est indéniable, voire remarquable. Les petites choses peuvent prendre d’énormes propensions. Partir avec rien, ficeler autour : c’est ainsi que le bac à sable de fortune devient un véritable espace de création. En complémentaire, on sent entre les lignes un fort vouloir devenir, un espoir, une confiance en l’avenir qui semble sans limite. Les deux enfants créent et observent le fruit de leur travail être démoli, sans broncher. Cela marque avec finesse une conscience du caractère éphémère de la vie, une malléable précarité, ce qui, dans le contexte, se révèle audacieux.

Dans un autre ordre d’idée, il y a aussi le développement d’une intimité, camouflée dans une cabane de coussins – presque un monde à deux, où le je est vulnérable et l’Autre, le protecteur. C’est là que se cristallise l’admiration, que se complexifie la relation. Sans dévoiler le nœud de l’intrigue, disons simplement que le jeu de la dualité sert bien à ajouter des variations intéressantes et des dimensions plus profondes à ce qui lie les deux jeunes garçons. En ce sens, la fin est accueillie dans toute sa douloureuse évidence.

Ce que j’ai le plus apprécié de Souffler dans la cassette, ce sont ces bombes qui tombent par nombre de quatre, silencieuses mais ô combien puissantes Malgré leur force de frappe, elles ne portent pas de trace d’une pyrotechnie tombant dans le dramatique, l’exubérance d’un émoi faux, exagéré. L’auteur prend le temps de souligner le quotidien d’un amour naissant, plutôt que de tomber dans la facilité du drame amoureux et dans ce cas-ci, le drame d’un amour encore tabou pour certains (tant pis pour eux). Cette plaquette déjoue l’attente qu’on peut avoir face à un récit abordant l’homosexualité. Pour cette raison, elle se révèle marquante. Je la recommande à tous, non pas pour sa thématique en tant que telle, mais pour la délicatesse et la sincérité avec laquelle elle l’aborde.

*merci à Leméac pour ce service de presse

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