CES BANALITÉS QUI FONT GRANDIR

PAR HÉLÈNE BUGHIN

L’hésitation s’est montrée le bout du nez lorsque j’ai tourné les premières pages de Sauf que j’ai rien dit de Lily Pinsonneault, paru il y à quelques jours à peine.

Maintenant que j’en ai tourné les dernières, j’avoue que j’avais tort.

Ce p’tit nouveau roman de Québec Amérique dépeint la rencontre de Jolen et de Joseph sur un plateau de tournage, puis cinq ans plus tard, dans une conversation aussi spontanée qu’incongrue. Il illustre comment se construit une relation quand chacun reste derrière l’écran de son téléphone. Comment se ficelle l’Autre à partir d’un maigre six images sur Facebook, des échanges et des conversations. Un parcours amoureux, de la formation des attentes à leurs déceptions. Car c’est ce que fait ce livre, raconter. Dans une langue orale, oui, mais aussi résolument numérique, marquée d’un grand souffle, de tics de langages, d’élisions, d’anglicismes, de métaphores qui, comme pour contrecarrer leur évidence, s’allongent, surexpliquées. Une parole toutefois consciente de l’écriture qui la porte et même du lecteur, puisqu’elle s’adresse aussi (surtout) à lui.

Pour ce qui est de la structure, elle est, au début, un peu décousue, et souvent on part dans la tête de la narratrice par le biais d’explications insouciantes et volatiles. Là se logeait ma réticence. J’y voyais quelques maladresses et je craignais que me suive dans ma lecture une peur d’être accrochée par la formulation plutôt que l’histoire, voire, que l’histoire soit prise au dépourvue par la manière dont elle est racontée. En lisant les premiers chapitres, j’entendais, adolescente, ma sœur me conter ses déboires amoureux.

Au fil des pages, j’y ai trouvé un charme. Quand commence l’échange de textos, ponctué de banalités et de douces absurdités, j’ai compris le projet de Pinsonneault. Cette idée de partir du familier et d’en faire une grande histoire, en restant fidèle à l’ordinaire. Avoir comme base narrative une expérience partagée par n’importe quel adulte traînant sur les réseaux sociaux aujourd’hui : se forger des attentes selon un profil numérique, s’imaginer des scénarios, jouer au chat et à la souris. Sans oublier une part de naïveté. Le choix d’une écriture proche de la réflexion donne à voir, avec honnêteté, les maladresses, l’angoisse et l’anodin du quotidien, avec des tirades sur le commun dont il est bon de lire sur papier.

Ce qui est remarquable, ici, c’est la maturité que prend l’écriture au fur et à mesure qu’évolue la relation. Si, parfois, les pensées disparates s’amalgament et ralentissent par le fait même le rythme, avec le recul, on comprend que c’est Jolen qui observe, réfléchit, résiste, s’assagit. Le tout toujours saupoudré d’une pointe d’humour.

Ainsi maniée, la plume verbalise bien la forme que certaines relations peuvent prendre à l’ère numérique. Ces histoires un peu rafistolées sur le coin d’une table, mais qu’il est bon de vivre, et surtout, d’y survivre. Les personnages dépeints y sont imagés, colorés et vrais. La transcription des conversations offre un effet de réel – autant que l’insertion de photos, une technique audacieuse qu’on salue.

Malgré quelques accrochages, il reste quand même que Sauf que j’ai rien dit m’a laissé une excellente impression. Le livre est truffé de petites pensées légères, et pourtant porteuses de sens, que je n’ai pu m’empêcher de souligner d’un post-it, comme celle-ci :

On pensait à rien, mais à deux. Comme quand j’étais au secondaire et que j’allais chez ma voisine le dimanche après avoir fini mes devoirs. On faisait rien, mais ensemble. C’était avant les messages textes. Je me demande si les ados se déplacent encore chez leurs amis pour aller rien faire, mais à deux. Sûrement que oui, sauf qu’ils comparent des messages textes et qu’ils se font moins de coiffure. J’sais pas, ça me rend triste d’y penser (p.37).

Je suis sortie du roman avec le sentiment d’avoir assisté à une vraie histoire d’amour. Un morceau d’existence dans toute sa complexité, ses contradictions et ses frustrations, mais aussi sa finesse, sa tendresse. Une belle découverte de l’hiver, cadeau de Québec Amérique et un travail d’édition exemplaire. Fortement recommandé à ceux qui apprécient déjà les blogues et autres écritures numériques, ou ceux voulant s’y initier.

Pour se le procurer, c’est par ici : Sauf que j’ai rien dit, Lily Pinsonneault, Québec Amérique.

*Merci à Québec Amérique pour ce judicieux service de presse

 

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