INTRODUCTION À LA VULNÉRABILITÉ

Par HÉLÈNE BUGHIN

Après avoir traversé le quartier entourant la station Georges-Vanier, j’arrive à une ancienne usine reconfigurée en centre d’exposition privé, à la fois élégant et peaufiné : l’Arsenal.

Vu de l’extérieur, la bâtisse se confond avec le quartier industriel, et pourtant, l’intérieur est chaleureux. Des tableaux contemporains m’accueillent, colorés et vivants. Dans la première pièce, des installations imposantes s’éparpillent, dont un arbre blanc allant jusqu’au plafond, en symbiose avec l’environnement et l’aura du lieu. Étonnée par les œuvres proposées, j’ai eu un faible pour l’œuvre de Pe Lang, « Moving Objects / no 1415-1702 ». La plus grande salle, quant à elle, consiste en un espace ouvert où est disposée avec soin la plus récente exposition de Marc Séguin, « Atemporalités ».

C’est dans le cadre des mardis culturels TD que j’ai eu l’occasion d’ainsi flâner à l’Arsenal. Le mardi 28 février est le théâtre d’une soirée littéraire toute spéciale, animée par l’éclatante Vanessa Pilon. D’emblée, l’ambiance est feutrée, intime, entre petites chandelles et éclairage tamisé. Même avec le public dans des estrades, il n’y a pas mise en scène excessive entre le spectateur et les intervenantes disposées en éventail.

Installées sur des chaises hautes, il y a d’abord Fanny Britt. Autant traductrice qu’auteure et dramaturge, elle a publié Les tranchées (Atelier 10, 2013) puis Les maisons (Cheval d’août, 2015), en plus d’œuvrer dans la littérature jeunesse. À sa suite, Pascaline Lefebvre, dessinatrice hors pairs qui a, pour sa part, publié l’excellente bande dessinée Comment faire (Mauvaise tête, 2013). Véronique Grenier, quant à elle, a rédigé le poignant Hiroshimoi (Ta Mère, 2016) ainsi que des nombreuses chroniques dans Urbania et La Gazette des femmes. Sans oublier, une des fondatrices des éditions de Ta Mère, Maude Nepveu-Villeneuve, à qui on doit notamment La remontée (Ta Mère, 2015). Toutes des auteures ayant fait matière de la thématique abordée : la vulnérabilité.

D’entrée de jeu, l’animatrice défini le lien entre la mission de diffusion du lieu, qui est d’autant faire découvrir l’Arsenal que la soirée, qui a pour but de rendre accessibles des auteures québécoises. L’animatrice, avant d’aborder le nerf du sujet, lance aux spectateurs une question simple : que signifie, pour vous, le mot « vulnérabilité » ? Quelques-uns, dans l’assistance surprise, répondent le premier mot qui leur vient à l’esprit.

La vulnérabilité, mais encore ? Les déclinaisons découlant du concept fusent, exponentielles : vulnérabilité physique, émotionnelle, sociale, financière… Mais il y a, en premier lieu, « l’être vulnérable » dans l’écriture, le parler de soi, mais aussi la conscience de l’autre. Britt amène l’idée d’un stade de vulnérabilité comme un état constant : se regarder vivre et pourtant avoir cette envie inexorable, voire cette nécessité de sortir du monologue intérieur, de s’adonner à l’autocritique. Transformer cet état en fiction pour ne plus être seul(e)s, rejoindre des pairs par l’exposition d’une intériorité, finalement. Pilon pointe le dilemme contemporain autour de l’authenticité, devenu, selon elle, un brand, dont le sens est perdu dans l’utilisation excessive du terme. La vulnérabilité serait-elle ailleurs dans la mise en scène de soi, dans les zones inconfortables ?

Lorsqu’elles dévient sur l’importance du concept, les participantes articulent leurs réponses autour de la notion d’un contact vrai, sur la nécessité d’exposer les failles et ainsi créer, dans leurs écrits, le réel d’un personnage. La vulnérabilité en écriture, comme dans la vie, ce serait aussi d’accepter la condition tragique de l’existence. Grenier, se référant à son expérience d’écriture, parle d’oser dans l’espace public, tandis que Britt soutient un plaidoyer pour la complexité des choses, impliquant le concept de vulnerability hangover (Brené Brown), qui est d’anticiper la réaction des autres après un événement ou situation où autrui s’est exposé, s’est mis de l’avant. Il est aussi question du genre, de la prédisposition d’un sexe ou d’un autre face à la vulnérabilité, qu’il est difficile pour un homme de l’être, par exemple. Lefebvre mentionne à ce propos son livre Comment faire, dans lequel les personnages ne sont pas définis dans leur genre et pourtant expérimentent des situations où ils sont vulnérables. De son côté, Nepveu-Villeneuve aborde sans tabou la question de la maternité lorsque mise en face de l’inévitable vulnérabilité, aussi sujet de son dernier roman paru.

Le sujet, dans sa généralité, est si enlevant que les interventions du public finissent par se multiplier, elles-aussi. En somme, le tout tourne autour d’expériences et de positions personnelles, ce qui est en soi indéniablement rafraîchissant. Vers la fin, il y a même écho avec ces bloggeuses s’étant retirées volontairement de la chronique d’opinion, la semaine même.

En quittant, une quantité phénoménale de réflexions me sont restées en suspens. Il va sans dire qu’une heure et demie est bien peu pour un sujet aussi large, mais constitue une excellente introduction au concept de vulnérabilité et ce, au-delà de sa présence en littérature. Ce que je retiens surtout de la soirée, c’est une part de chair autour de l’os : quelques points comme l’honnêteté, l’affirmation de soi, l’individualité, le dialogue autant avec soi qu’avec les autres, pour ne nommer que ceux-ci. Ce mardi soir à l’Arsenal m’a permis de voir autrement l’approche d’un concept, de la nécessité des perspectives multiples face à une problématique. L’interaction avec le public m’a fasciné, et c’est pour cela, et bien d’autres raisons, que j’espère tout simplement que ces soirées continueront longtemps.

Pour connaître les prochains mardis culturels, c’est par ici.

 

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