Par HÉLÈNE BUGHIN

C’était dimanche passé. En épluchant le dépliant du cinéma, mes yeux n’ont pu s’empêcher de zieuter un titre en particulier, Nelly, ce film d’Anne Émond récemment à l’affiche au Québec. Férue de lecture, j’ai pourtant finalement porté mon choix ailleurs.

Tout d’abord, j’adore l’apport de Nelly Arcan à la littérature québécoise, perpétuellement en renouveau. Elle fut pour moi, comme pour d’autres, un modèle de courage en matière d’illustration de soi. L’ouverture que l’écrivaine avait sur sa vie a été une preuve que l’écriture arrive à transcender les barrières de la réception, et que, malgré les opinions sur le texte reçu, la vérité peut primer sur l’ornement stylistique (bien qu’elle sût manier les deux). Qu’être vrai(e), dans sa saleté, sa tristesse, sa vulgarité, mais aussi sa féminité, c’est possible.

La bande annonce m’a cependant laissé un goût amer. Quelque chose d’étrange dans la reconstitution d’une figure connue, mais encore, à ce jour, mystifiée. De fait, je ne sais toujours pas si le visionnement d’un biopic (ou film reprenant des éléments réels d’une personne ou personnalité), constitue un hommage ou un acte de curiosité.

Ce montage de quelques scènes, retrouvé sur Youtube, m’a laissé sur un sentiment de voyeurisme. Des fragments qui m’ont été présentés, j’ai retenu un choix d’exhiber la prostitution de l’écrivaine, un désir d’illustrer encore Nelly Arcan en une sulfureuse personnalité plutôt qu’en écrivaine tourmentée, mais assurée. L’impression d’un regard du spectateur primant encore sur l’essence de l’histoire, sur le personnage, sur l’écrivaine. Une mise en scène pour le plaisir visuel. Il y a aussi cette impression de fétichisation, d’une imagerie du visage parfait en une réalité turbulente, une déchéance à l’écran, documentée et matérialisée.

Une fascination implacable, donc, et une curiosité. Seulement, il m’est difficile d’assister à la performance de Mylène McKay, aussi superbe soit-elle.

Nelly Arcan, c’était plus que ça.

Il y a (très) certainement des éléments cinématographiques grandioses qui méritent d’être applaudis dans ce que nous livre Anne Émond ; un angle particulier sur l’histoire retenue, un traitement du genre cinématographique qui répond aux attentes des spectateurs curieux, des pistes de solution quant à la disparition de Nelly Arcan. Un jeu d’actrice travaillé et affiné. Pour preuve, critiques positives et entrevues pour les deux femmes se multiplient.

Bien que louable, l’entreprise du film, comme n’importe quel autre, ne s’arrête pas à sa projection. Il faut se rappeler qu’inscrit dans une lignée de représentations, l’objet filmique contribue à la mythologie entourant le sujet, en l’occurrence Nelly Arcan. En a-t-elle réellement besoin ? Est-ce nécessaire de fétichiser la vie abrupte et conflictuelle d’une écrivaine morte jeune et fragmentée ? Parle-t-on assez de son écriture, la raison d’être de sa concrétisation en tant que personnalité ? À quel moment une figure connue tombe-t-elle dans le domaine public ? Ces questions me retiennent d’apprécier le document visuel proposé.

Le noyau de l’écriture de Putain est, selon moi, une femme qui écrivait et cette condition formait son malheur : c’est là que se fragilisait sa position, de par son image de femme et de femme belle, désirée, voulant à la fois être en accord avec elle-même et les critères de la société. C’est cela, l’essence de son écriture, plus que l’illustration des relations hommes/femmes : l’insoutenable vision de soi dans les médias, hors de son contrôle, hors des mots, hors du livre. L’impudeur de Nelly Arcan était sienne, et sa mise en scène me cause problème.

Je n’irai pas voir Nelly pour ne pas déformer ce que je retiens des mots d’Isabelle Fortier. Pour ne pas poser de filtre sur le visage que je connais. Je préfère la rencontre papier.

On dit par contre qu’un film n’est jamais fidèle au livre. Ça, je le reconnais pleinement, et je comprends ceux qui souhaitent chercher en ce film quelque chose que je ne peux pas trouver. D’honorer la mémoire d’une disparue à leur manière.

Mais pour le reste, il y a la lecture.

Suggestions :

L’œuvre intégrale de Nelly Arcan (Putain, Folle, Paradis clef en main, Burqa de chair, Peggy).

Je veux une maison faite de sorties de secours, 2015, hommage à Nelly Arcan dirigé par Claudia Larochelle, et Cie.

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