MON OSTIE

Par SIMON HARVEY

« C’est bête. Ostie que c’est bête. »

– William S. Messier, Épique. p. 170.

L’être humain y’est bin bizarre. Y cherche souvent à s’souvenir de ses premières fois. Ses premiers mots, sa première voiture, son premier amour, sa première poutine, son premier accident, sa première fois où c’qu’y’a fait l’amour, sa première brosse, sa première nuite à l’hôpital, son premier déménagement, sa première vraie job, sa première visite au Ikea… Mais dans mon cas, c’est surtout la question des mots qui m’intéresse. Pas le premier mot qu’j’ai dit, mais plutôt celui que j’prononce plusieurs fois par jour. À quel moment j’l’ai dit pour la première fois ? J’parle d’un mot polyvalent, polymorphique.

J’parle du mot que j’utilise tant comme nom propre que comme adjectif, celui que j’conjugue comme verbe, que j’peux employer tant au féminin qu’au masculin pis qu’j’surutilise en tant qu’complément de phrase : ostie. C’est bien d’son origine dans ma bouche que j’cherche. À quel moment ai-je prononcé ce premier sacre ? Dans quelle situation ? Telle est la question.

Quand j’essaie de trouver l’ostie originel, j’dois r’monter dans l’passé catho du Québec. Ostie c’est l’hostie, le p’tit pain de l’eucharistie. Le même pain fait référence à la Passion du Christ : « Ceci est mon corps… c’te coupe-là [le calice], c’est la nouvelle alliance en mon sang… faites ça en mémoire de moé… » pis bla, bla, bla. On connaît l’reste de l’histoire. Y reste que cet épisode exprime beaucoup de choses. L’hostie qu’on avale, qu’on mastique, qu’on digère finit par ressortir dans un ostie juron. Y n’sort pas de n’importe où. On l’ingère par la bouche, et on le sort par le même orifice, comme de quoi qui passe pas, pis qu’on régurgite. Cette idée de vomir quelque chose qui ne s’digère pas m’intéresse et j’y reviendrai.

J’entends d’jà les gens m’dire mais y’a pas de « h » dans ostie ; y devrait en contenir un, sinon ton lien marche pas Simon. Si c’est ça qu’tu veux, faisons d’l’étymologie, jasons don’ d’phonétiques pis parlons d’l’élision de c’te consonne sans aucune valeur phonétique justement. S’lon Wiki, « La forme du caractère représente sans doute une clôture ». La question est don’ de s’demander pourquoi faire tomber la barrière entre l’espace précédent l’mot pis la voyelle « o ». Y faut voir c’qui s’cache derrière la voyelle. Une voyelle, c’est la plus simple expression d’un son libre. En r’tirant le « H », on r’tire l’élément qui empêche la liberté d’expression : ça fait tomber le filtre. Enfin, ma voix peut rejoindre l’espace. Le « H » muet dans hostie, qu’on prononce pas facqu’pas trop utile à base, permet de désacraliser le terme, de l’ajuster à l’héritage d’la Révolution tranquille : ma voix peut r’joindre l’espace, un lieu d’expression de mon individualité.

La recherche d’l’origine de mon premier ostie est pas facile. J’tente de trouver dans ma mémoire un événement, un souvenir, une anecdote, mais rien apparaît. Toujours rien. J’ai bin beau me frapper la tête contre un mur, mais rien apparaît.

J’reviens à l’origine du mot. C’est en réfléchissant à ce p’tit pain en bouche que m’vient l’idée de Proust pis d’sa tabarnac de Madeleine, je paraphrase : « ma’ l’instant même où’a gorgée mêlée de miettes du gâteau toucha l’fond d’ma yeule, j’tressaillis, attentif à ce qui s’passait d’fucktop en moé. Un plaisir mongol m’avait envahi, isolé, sans notion d’sa cause ». La solution était là, à que’que part dans mon cerveau. J’dois stimuler mes sens pour retrouver le ostie originel.

L’ouïe. Entendre [òsti]. J’le dis à voix haute. J’le répète. Simple assemblage de la voyelle mi-fermée postérieure arrondie, de la consonne fricative alvéolaire sourde, de la consonne occlusive dentale sourde pis d’la voyelle fermée antérieure non arrondie. Deux syllabes simples. Deux sons : [òs] et [ti]. J’le prononce encore. J’enchaine lentement les syllabes, telle une fantastique chaine phonétique. Os-ti. Pis plus rapidement. Os-ti-os-ti-os-ti.

Rapidement, le mot s’associe à d’autres. Ostie de criss de saint-cibouère de tabarnac. Icitte, c’est d’la colère qu’on exprime. Ostie qu’ça fait mal de se zipper le prépuce, de s’cogner le gros orteil su’l coin du bain. Douleur. Frustration. Ostie de gang de pas bons. Ostie de journée de marde. Y va tu finir par m’appeler cet ostie-là !? Là, comme adjectif, l’interjection change de connotation. Un ostie de bon gars. Un ostie de beau p’tit cul. Une ostie de brosse. Une ostie de bonne idée. Alors, deux conclusions sont possibles sur cet aspect auditif d’ostie : son utilisation provient souvent d’une frustration, ou de l’amplification d’un adjectif. De mes conclusions, aucun souvenir lointain expliquant l’origine de son utilisation dans mon lexique quotidien ne me revient.

Le toucher. Une ostie ça se touche pas, outre si on l’mange dans sa version pain. La texture de l’ostie, j’m’en souviens. Y’a la douceur du papier d’emballage aussi que j’me remémore. J’me rappelle voir ma mère revenir de l’épicerie avec des osties, tsé là, le sac de papier rouge, blanc et bleu avec écrit d’ssus « retailles d’hosties ». Un produit alimentaire composé des déchets du pain d’autel récupérés pour les vendre, pour consommation privée. C’est c’que j’croyais. Mais non, je crie au mensonge. C’qu’on nous vend, c’est un faux produit. Un truc commercial dans lequel on fait des faux trous. Des répliques d’osties. Y’existe donc deux types d’osties : une ostie d’église, pis une ostie commerciale. C’est à moé que revient le choix d’la consommer en version traditionnelle, ou laïque. La valeur de l’ostie, alors, m’appartiendrait. Elle est personnelle. Elle se matérialise à même ma bouche. J’peux consommer une ostie de manière ordinaire, dans une conversation banale, ou lui donner une valeur sacrée en m’en servant comme marque du langage, tel un excès d’intensité savoureuse dans mes recettes syntaxiques préférées.

L’odorat. Pour des raisons évidentes, je traiterai pas longtemps de ce sens. Parfum difficile à décrire. J’ne crois pas que l’arôme d’une ostie évoque de quoi en moé. C’est à s’demander si une ostie a une odeur ? Non. Outre son goût, ça reste quand même juste d’la farine pis d’l’eau. L’ostie à la même odeur qu’les galettes de riz. Sauf que l’ostie interjection ne vaut pas une autre interjection. Ostie, c’est pas un tabarnac, ni un criss, ni un saint-ciboire : y goûte pas la même chose en bouche, y’accorde pas la même intensité.

Le goût. Le gustŭs est lié à l’odorat. Y partagent toé deux, d’ailleurs, la zone corticale préfrontale. Pourtant, c’la gustation qui a la relation la plus intime avec mon orifice buccal, avec ma langue pis mes papilles gustatives. Goûter l’ostie me ramène à mes huit ans, lors de ma première communion. Des dimanches matin passés dans l’sous-sol de l’Église pour finalement s’faire autoriser à manger un p’tit criss de morceau de pain desséché sans odeur, sans saveur. Mes dix mille récepteurs gustatifs sont à neutre. C’que j’me souviens d’la première fois surtout, c’l’effet de pâte dans ma bouche. À base le mélange farine et eau ça fait d’la colle ; c’est la cuisson qui permet des rendre solides. Bin criss, dans ta bouche, ça redevient d’la colle. Le prêtre m’tend l’ostie. J’la glisse dans ma bouche. J’sens lentement qu’la colle m’reste prise dans l’palais. J’ai bin beau gosser avec ma langue pour l’avaler, ça marche pas. L’ostie m’reste prise dans bouche. J’finis par me crisser les doigts dans yeule pour me débarrasser de c’t’ostie-là.

Rejeter l’ostie. Cracher ce qui n’passe pas, c’qu’on nous offre, sans vraiment l’vouloir. Voilà, pour moé, mon utilisation d’ostie. J’le dis pour c’qu’on m’envoie qui me fâche. Comme un énorme fuck you à l’univers. Un refus du monde. Un ostie que j’ta boutte de ça. Un ostie de monde de marde. Un ostie de système pas bon. Un ostie, j’peux pas faire. Ostie, y m’manque de quoi. Une ostie d’société de marde… Y’est là, mon ostie. C’est le signe individuel de ma protestation, l’alarme beuglante lorsqu’on s’approche trop près de mes limites. J’vomis des osties pour rejeter c’qui s’passe de travers dans l’monde. J’te crashe dans face mon ostie.

Vision. Le voir écrit. Y se glisse su’la carte du monde. Ostie, ville portuaire romaine. Dans la littérature, avec la célèbre citation de Sarah-Maude Beauchesne : « Vas-tu souffler toutte le sac esti tu vas toutte te sécher en dedans » (2011). Populaire aujourd’hui aussi grâce à l’Ostie d’jeu (2015), ISBN OSTI002.

C’est depuis un bin bon boutte que notre question principale m’obsède. C’est depuis-là que j’le vois partout, mais j’pas capable de savoir quand j’l’ai vu pour la première fois.

Synesthésie poétique. C’est c’que j’remarque en m’relisant. Ostie est une des expressions les plus sensibles pour le poète qui habite en moé. J’trouve pas mon premier ostie. J’sais pas si j’le trouverai un jour, mais j’sais qu’ça s’ra mon dernier mot.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s