LES SOULIERS

Par HUGO BOURCIER

Je considère que la seule chose utile que mon père m’a apprise concerne l’importance, pour un homme, de faire bon usage d’une belle paire de souliers.

Je me souviens avec netteté de l’après-midi d’été où, à quelques heures de mon bal des finissants, j’ai vu sa voiture, carrosserie d’un gris terreux et vitres teintées, se garer juste devant la maison de banlieue que j’habitais seul avec ma mère. Il n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs mois et ma mère, pour me préserver des déceptions (c’était à une époque où, à peine sorti de l’enfance, j’avais encore la conviction que même les pires désastres ne sont pas nécessairement permanents), m’avait prévenu qu’il valait probablement mieux ne rien espérer de sa part. Contre toute attente, il était venu : debout sur la pelouse, inconfortable dans mon trois-pièces mal ajusté, je l’ai regardé passer la portière du côté conducteur, traverser le terrain, enjamber les plates-bandes, contourner ma mère qui était resté figée de surprise, son appareil photo encore braqué vers moi, jusqu’à poser sa main sur mon épaule. « C’est aujourd’hui le jour J ? »

Il a déposé à mes pieds la petite boite blanche qu’il avait sous le bras, est allé embrasser ma mère, lui a lancé quelques formalités auxquelles il ne s’attendait assurément pas à ce qu’elle donne suite. Il s’est planté devant moi, m’a fixé d’un regard qui devait se vouloir intense, puis il s’est agenouillé et a coupé d’un mouvement de son index le papier collant qui scellait la boite. Il y avait à l’intérieur une paire de souliers noirs dont le cuir, fraichement vernis, luisait sous le soleil de juin. Il m’a regardé retirer mes vieilles chaussures brunes, une paire qui avait appartenue à mon grand-père et que ma mère avait dénichée pour l’occasion au fond de son garde-robe, pour enfin chausser les neuves. Ma mère nous a pris en photo ­– un clic, pas de flash. Il a mis de nouveau sa main sur mon épaule. « Oublie jamais qu’on reconnaît la classe chez un homme par le soin qu’il met à choisir ses souliers. C’est vrai, c’est pas ce qui se remarque en premier. Mais c’est le détail qui change tout. » Il est remonté dans son VUS, a filé en trombe dans les rues du quartier – et je me souviens du soir même, alors que, dans le bois adjacent au terrain de camping où l’après-bal battait son plein, je vomissais par secousses brutales les six king cans de Black Label que j’avais descendues avec le zèle d’un néophyte. Je n’avais qu’une pensée en tête : pourvu que je ne salisse pas mes souliers neufs.

*

Je n’ai pas revu mon père depuis des années. Il m’a fait cadeau des souliers vernis et est disparu, comme à son habitude. Seulement cette fois, son absence s’était prolongée jusqu’à devenir définitive. Plus d’apparitions surprise, plus de chèques envoyés le jour de mon anniversaire dans des cartes Hallmark signées à la va-vite, plus d’appels inattendus sur le cellulaire de ma mère au jour de l’An. Je n’ai jamais su où il était parti et j’étais bien vite arrivé à m’en crisser. En vieillissant, j’essayais d’apprendre à reconnaitre les désastres pour ce qu’ils étaient. Ce n’était pas toujours facile, mais j’avais compris que c’était nécessaire à la stabilité.

J’avais pourtant gardé les souliers. Sans vraiment savoir pourquoi, j’avais trainé la petite boite blanche lors de chacun de mes nombreux déménagements. Et quand Maria m’a invité à passer le réveillon de Noël dans sa famille, c’est à cette petite boite que j’ai pensée.

C’était au début du mois de décembre que j’avais appris à la dérobée les infidélités de Maria. Le coup avait été difficile à encaisser. J’avais sincèrement voulu que ce soit la fin : je me disais que cette dernière trahison était le prétexte que j’attendais, qu’il était temps de mettre un terme à cette relation depuis longtemps toxique et désormais trop désarticulée pour être remise en état. Mais c’était sans compter la ténacité de Maria. Elle était revenue vers moi. Elle avait passé des jours à m’appeler, et, je l’imagine, découragée de n’entendre à chaque fois que le timbre de ma boite vocale, m’avait suivi jusqu’au travail, avait attendu la fin de mon shift toute seule dans la nuit froide, en fumant cigarette sur cigarette – j’avais vu les mégots qui gisaient entre ses bottes, dans la sloche brune du stationnement du centre-commercial. Elle avait pleuré, m’avait demandé pardon, supplié de lui donner une chance. Elle m’avait pris dans ses bras, et, par-dessus son épaule, j’avais regardé les devantures des magasins qui s’alignaient le long de la voie, chargées d’ampoules multicolores, de guirlandes et d’étoiles en plastique ; j’avais regardé les gens qui en sortaient par grappes, chargés de sacs et de paquets cadeaux. Je n’avais pas pu m’empêcher de lui dire oui.

Entre les baisers dont elle me couvrait de ses lèvres mouillées de larmes, elle s’était empressée de me mentionner son réveillon familial de la semaine suivante. Elle me disait qu’elle tenait plus que tout à ce que j’y sois. J’y avais vu un signe. Auparavant, elle n’avait jamais manifesté le moindre intérêt à me présenter sa famille – elle craignait, disait-elle, le caractère trop officiel de ce genre de visite. Si elle choisissait maintenant de mettre cette réticence de côté, c’était, je me disais, qu’il y avait en elle une réelle volonté de changer les choses entre nous. C’était qu’il restait de l’espoir.

L’après-midi du 24, j’étais nerveux. J’ai repassé mon unique chemise blanche, fais tourner à deux reprises mes pantalons noirs dans la sécheuse pour m’assurer d’y chasser tous les poils de chats. J’ai fouillé le placard de ma chambre jusqu’à trouver, sous une pile de vieux livres, la petite boite dans laquelle reposait le dernier cadeau de mon père. Le détail qui changerait tout. Je me suis regardé longuement dans le miroir. Le cuir noir des souliers miroitait toujours, même sous la lumière frêle de mon plafonnier. C’était parfait. Je les ai retirés, les ai mis dans un sac réutilisable.

Vers 18 heures, j’ai enfilé mes bottes, ai attrapé le sac et je suis parti rejoindre Maria à son appartement. Elle portait une robe rouge qui lui arrêtait juste au-dessus du genou et des bas-collants gris. Je lui ai dit qu’elle était belle. Nous avons pris un taxi. Sa mère habitait une banlieue avoisinante. Sur l’autoroute, nous zigzaguions entre des bouchons intermittents. « C’est toujours comme ça le 24 », a dit le chauffeur. « C’est un soir où tout le monde est en mouvement. » De lourds flocons chutaient contre le parebrise. Le taxi a enfin emprunté une sortie menant à un quartier de bungalows bas, aux toits triangulaires. Maria a pointé une maison devant laquelle on avait érigé un immense Père Noël gonflable qui, de ses pupilles noires et derrière de petites lunettes jaune moutarde, posait sur les voitures passantes un regard morne. Par une immense bay window, on distinguait un sapin couvert de décorations dorées, trônant au milieu d’un salon vide. « C’est là. »

Pendant que Maria faisait la bise à ses parents, j’ai retiré mes bottes, ai sorti mes souliers noirs et les ai lacés avec attention. Elle m’a présenté successivement à son père, sa mère (« Contente de te rencontrer enfin », m’a-t-elle dit avec un sourire qui m’apparaissait trop large pour son propre visage), ses deux sœurs plus jeunes qu’elle, son oncle et sa tante. Son cousin, un garçon d’environ notre âge, était un peu en retrait au fond du couloir, une bouteille de bière dans la main. Elle s’est jeté dans ses bras en poussant un ululement suraigu qui devait se vouloir une manifestation de joie brute. Son cousin l’a enlacé. Il avait au moins deux têtes de plus que moi et portait une barbe touffue dissimulant sa pomme d’Adam. J’ai remarqué, dans l’embrassade, sa main posée sur la taille de Maria, je l’ai vue glisser avec un peu trop d’insistance le long du tissu de sa robe – mais j’ai aussi constaté que, malgré sa chemise, sa cravate et ses pantalons propres bleu royal, il avait aux pieds des souliers de courses Nike aux motifs sports ridicules. J’ai ricané intérieurement en lui serrant la main.

Nous nous sommes assis à la table de la cuisine. Le père de Maria m’a offert une coupe de vin rouge espagnol pendant que sa mère m’interrogeait de long en large sur mon existence, avec une bonne humeur de circonstance. La table, nappée de vert, était encombrée de nourriture réconfortante. Une chaine stéréo susurrait dans le lointain du bungalow les notes glissantes d’un version jazz de « Jingle Bells »: Now the ground is white / Go it while you’re young / Take the girls tonight / And sing this sleighing song. C’était un réveillon tout ce qu’il y avait de plus conventionnel – ou plutôt, c’était ainsi que j’avais toujours imaginé un réveillon conventionnel. Ma situation familiale bancale n’avait jamais rendu possible un tel moment de normalité formelle pour moi. Mes souvenirs des 24 décembre se ressemblaient tous : ils mettaient en scène ma mère et moi s’échangeant deux ou trois cadeaux et mangeant du take-out (le plus souvent deux trios cuisse de chez Saint-Hubert) en regardant à la télévision un quelconque vieux film hollywoodien du temps des Fêtes (ma mère aimait particulièrement le Miracle sur la 34ème rue – la version de 1997, avec le milliardaire de Jurassic Parc dans le rôle du Père Noël). Quand on arrivait à traverser la soirée sans qu’elle n’échappe la moindre larme, on pouvait considérer la veillée comme étant réussie. Je me disais avec soulagement que ce 24-ci serait différent, sans drame ni malaise. Je mangeais avec appétit et ma nervosité s’estompait.

C’est à force de coupes de vin rouge que je me suis rendu compte qu’il y avait une proximité étrange entre Maria et son cousin : pendant que, en invité discipliné, je m’efforçais de discuter de choses et d’autres avec le reste de l’assemblée, je pouvais les voir du coin de l’œil, assis l’un à côté de l’autre, isolés – je voyais les sourires qu’ils se lançaient, leurs regards instants, leurs mains se frôlant au-dessus de la nappe lorsqu’ils agrippaient leurs coupes ou leurs ustensiles. De retour d’un passage aux toilettes, j’ai surpris, dans un angle qui m’avait été jusqu’alors inaccessible, la main du cousin se poser contre le bas-collant gris qui couvrait la cuisse de Maria.

Le dessert a été servi – une bûche de Noël à la crème glacée. Ma coupe de vin était toujours pleine, même si je la vidais avec une avidité croissante. Une fois les assiettes de tous vidées, Maria s’est levée et m’a pris la main. « Viens, je vais te montrer mon ancienne chambre ! » Nous sommes montés à l’étage, avons traversé un corridor sombre jusqu’à la pièce du fond. Elle a appuyé sur l’interrupteur : la lumière jaune d’une lampe torchère a révélé quatre murs peints en rose, un plancher flottant impeccable et, surtout, des commodes, des tables de chevets et un bureau sur lesquels se déployait une quantité phénoménale de jouets, alignés avec la prestance d’œuvres d’art – des chevaux de plastiques, des figurines à l’effigie de personnages de dessins animées, des poupées aux vêtements fripés.

Maria s’est approchée d’une commode et s’est mise à manipuler les jouets, d’abord distraitement puis avec attention, me racontant des anecdotes sur tel dinosaures en peluche, sur tel autre Jeep miniature à la carrosserie mauve. Je crois qu’elle a senti que son monologue ne m’intéressait pas, puisqu’elle s’est retournée vers moi. « Qu’est-ce que t’as ?  – À quoi tu joues, avec ton cousin ? » Elle a commencé par rire – s’est défendue (« C’est un jeu entre nous, on se taquine comme ça depuis l’enfance »), puis s’est mise en colère. Devant mon silence, elle a poussé un soupir théâtral et a reporté son attention vers ses trésors. « Tu sais c’est quoi le problème avec toi ? T’exiges la perfection chez les autres, mais toi, t’offres rien en retour. Rien. »

J’aime croire que je suis quelqu’un de fondamentalement pragmatique. Que je n’ai pas en moi la moindre trace de violence. Mais la remarque de Maria a déréglé quelque chose. Je me suis approché de la commode devant laquelle elle se tenait. D’un seul geste brusque de mon bras gauche, j’ai fait tomber les jouets qui s’y trouvaient. Ils se sont écrasés au sol avec des tocs successifs, formant un monticule que j’ai enjambé pour passer à la seconde commode, puis aux tables de chevet, puis au bureau. Quand j’ai eu ruiné l’entière installation, j’ai ouvert chacun des tiroirs sur lequel je mettais la main, ai fait voler dans les pièces les vêtements pour enfants qui s’y trouvaient dans un nuage de couleurs pastels. Maria avait une main sur sa bouche. Les larmes coulaient de ses yeux, mais elle ne disait rien, se contentait de me fixer avec effarement, les pommettes barbouillées de mascara noir. Je l’ai trouvée soudain ridicule dans sa robe rouge, comme je me suis senti ridicule dans mon complet – tous deux dans nos habits du dimanche, se toisant, le cœur battant. J’ai compris que j’avais fait une erreur. Dans le silence transitoire, j’ai entendu au rez-de-chaussée le couinement de chaises qu’on tirait, le cliquetis des assiettes qu’on empilait. Je suis sorti de la chambre.

En descendant l’escalier, j’ai croisé son cousin qui faisait le chemin inverse. J’ai compris que mon temps était compté. J’ai retrouvé mon manteau, l’ai enfilé sans prendre la peine de le refermer, ai trouvé mes bottes au pas de la porte parmi celles des autres invités, au milieu d’une flaque de neige fondue. La mère de Maria est passée par le vestibule. « Tu pars déjà ? Reste un peu encore ! » La fin de sa phrase a été enterrée par un cri exagérément rauque provenant de l’étage. « Mon tabarnak ! » J’ai attrapé mes deux bottes d’une seule main et j’ai passé la porte de la maison sans la refermer.

J’ai couru sans regarder où j’allais. Je sentais à peine la neige qui pénétrait mes souliers noirs, mes chaussettes qui se gorgeaient d’humidité alors que je traversais le terrain à grandes enjambées, évitais le Père Noël gonflable et prenais la rue. Les semelles, qui ne m’avaient jamais parues aussi lourdes, résonnaient contre l’asphalte. J’ai revu en pensée les souliers Nike du cousin de Maria – des souliers de course.

Comme de fait, j’ai été projeté sur le côté et ai atterri sur le dos et les bras en croix dans la neige fraîche, comme un écolier se préparant à faire un ange. Le cousin a surgi au-dessus de moi. Son poids contre mon abdomen me coupait le souffle, que je peinais déjà à retrouver après ma fuite. Son mouvement a été bref, précis ; la douleur s’est répandue, comme une centaine d’aiguilles prenant d’assaut mes parois nasales. « À c’t’heure, décâlisse. »

Je suis resté couché un moment, hoquetant, crachotant. Les flocons, qui tombaient maintenant avec force, me mouillaient les yeux. Quand la sensation brûlante s’est un peu calmée, je me suis redressé. Je n’avais pas fait beaucoup de distance : je reconnaissais à quelques maisons le Père Noël géant, même si d’ici il me faisait dos. D’une main glacée, j’ai pris une poignée de neige et je m’en suis couvert le nez dans une vaine tentative d’engourdir la peau à vif. Sur ma langue, le goût métallique du sang se mêlait à celui, encore prenant, du vin rouge espagnol.

 

*

 

Les souliers noirs sont restés jusqu’en janvier sur le pas de ma porte. Je ne savais pas quoi en faire. J’ai pensé les jeter, simplement – puis, j’ai eu une meilleure idée.

J’ai appelé un taxi. Nous avons tourné en rond quelques temps dans le quartier, mais j’ai réussi à retrouver la maison à la bay window – il n’y avait plus de sapin dans le salon, mais le Père Noël, à l’extérieur, était toujours là, un peu dégonflé, il me semblait, et pathétique dans la lumière grise de l’hiver post-festivités. J’ai dit au chauffeur de m’attendre. J’ai empoigné la paire de souliers sur le siège – j’avais préalablement noué ensemble les lacets et je les avais remplis de larges vis, pour ajouter du poids. Depuis la rue, j’ai couru jusqu’à rejoindre la maison. J’ai fait brièvement tournoyer la paire au-dessus de ma tête et, de toutes mes forces, je l’ai jetée contre la bay window. J’ai entendu la vitre craquer. Sans me retourner vers mon méfait, je suis rentré dans le taxi et le chauffeur a démarré.

Sur le chemin du retour, je me sentais déjà mieux. Bien sûr, le geste pouvait sembler puéril et assurément vain. Mais, pour moi, il constituait le détail qui changeait tout.

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