VAINCRE LA NUIT

PAR HÉLÈNE BUGHIN

Cacophonie de salutations, festival de mains serrées et têtes hochées, discussions animées : ce soir, au Quai des Brumes, c’est Vaincre la nuit, micro-ouvert littéraire à contribution volontaire qui, peu à peu, commence à prendre ses assises dans le paysage montréalais.

Il est huit heure et demie. À l’arrivée, on constate que les places assises sont déjà comblées. Les curieux se massent au bar tandis que les musiciens, en l’occurrence le duo Confiture, accordent leurs instruments. Ce soir, 24 octobre, se déroulera la version 2.2 de l’événement sorti tout droit de la tête de Melyssa Elmer et du doorman, Christopher.

Habitués de l’endroit, c’est rempli d’ambition qu’ils se sont lancés dans l’organisation de cette soirée de poésie. Outrepassant leur appréhension d’un public déjà accoutumé à une ambiance festive et bruyante, ils ont choisi une date, puis un logo réalisé par Odrée Laperrière, illustratrice. Et les passionnés ont répondu à l’appel. « Le mois suivant, il y avait une file à l’extérieur et nous avons dû refuser plusieurs dizaines de personnes », souligne Melyssa.

Qui a dit que la poésie se devait d’être limitée au lyrisme et aux livres ? Certainement pas la multitude d’orateurs que la scène a vu défiler, ayant comme seule contrainte le temps. Le texte présenté doit durer moins de cinq minutes, qu’il soit inédit ou d’un auteur connu, en français comme en anglais. Mais, justement, qui sont ces orateurs ? Les organisateurs soulignent que « certains lecteurs sont plus habitués, même professionnels alors que d’autres lisent en public pour la première fois ».

Dans la salle, certains visages semblent effectivement familiers – des personnalités qu’on reconnaît, des habitués des micro-libres. Il y a aussi des gens penchés sur leurs cahiers, ou éclairés par leur cellulaire, récitant du bout des lèvres un texte en ligne. Au plafond, la boule disco fait pleuvoir sur la foule plongée dans la pénombre des éclats lumineux. Aucun doute, l’ambiance est bel et bien festive, et pour les bonnes raisons.

« L’expérience d’un micro-libre est aléatoire, incohérente et spectaculaire. Personne dans la salle ne sait à quoi s’attendre, mais tous ont un intérêt pour la poésie. En quelque sorte, tout le monde est là parce qu’ils vont lire quelque chose, ou qu’ils aimeraient beaucoup mais n’ont pas le courage, et récompensent ceux qui le font par un respect et une écoute unique. De plus, nous sommes constamment étonnés par la qualité des textes et de la liberté que s’accordent les lecteurs pour s’exprimer ».

Entre à la queue-leu-leu un public disparate, où se confondent jeunes et moins jeunes. Un intérêt commun les réunit : la poésie. « Il est encore difficile d’identifier clairement le public qui assiste et participe à la soirée et, en quelque chose, nous croyons que c’est une de ses forces. Il n’y a pas d’appartenance quelconque à une clique, ou de compétition, ni de jugement. Dès le départ, nous avons été agréablement surpris par le nombre d’étudiants qui ont découvert le Quai des brumes grâce à la soirée, lieu mythique et si important pour la scène artistique montréalaise, et nous espérons que ça se poursuivra ainsi, qu’on reste accessible et ouvert à tous », remarquent les fondateurs.

Une chose est sûre : la poésie pogne. Face à une faune curieuse et motivée, Melyssa ouvre la soirée à l’heure juste, annonçant que les trois quarts de la salle (débordante) s’est déjà inscrite. Usant d’un ton familier et décomplexé, sans chichi, elle présente celui qui brisera la glace. Dès cette première prise de parole, on sent déjà l’atmosphère de curiosité, le bouillonnement créatif. L’écoute est impeccable, du silence comme on n’en a jamais entendu dans un bar plein à craquer.

Ce qui plaît surtout, à la soirée Vaincre la nuit, c’est le côté musical de la parole. Appuyé par des musiciens alertes et inventifs, le texte prend un rythme autant improvisé que charmant. Véritable laboratoire, les lecteurs, expérimentés ou non, nous livrent des textes ancrés dans le réel, soucieux d’expérimenter le style et de sortir des carcans de l’institution. Avec des thèmes comme l’autodérision, l’oralité, l’amour et les relations, le vide et l’immense, le quotidien, l’incohérence, mais aussi le travail, l’argent, l’intimité, les textes partagés résonnent en nous, que nous nous positionnons en face ou en continu avec la problématique présentée. On y sent la frustration, mais aussi le désir de résolution d’une génération hétéroclite à la marginalité assumée. Et au centre de tout : l’écriture. La mise en scène de l’écriture, du moins. Car le micro-ouvert, c’est aussi une plateforme pour faire susciter des émotions en direct, c’est dévoiler une écriture en dialogue avec la réalité, face à un public palpable. Sortir son cahier de poche, sans filtre autre que sa propre voix. L’idée de performance est muette, sous-jacente, certes, mais définitivement en action. Peut-être symptomatique de notre époque des « réseaux sociaux », mais une performance tout de même, physique, déchirante, intime et publique à la fois. Vaincre la nuit, c’est la poésie en action, une bière à la main.

Pourtant, les soirées de poésie, ça fait longtemps que ça marche, me fait remarquer un ami. Il existe déjà des rendez-vous mensuels où se réunissent des poètes émergents, des événements reliés à la discipline, des spectacles portant des noms connus. Quel est cet élément qui fait de Vaincre la nuit quelque chose d’aussi singulier ? Il y aurait d’abord la mise en scène de l’intimité, la pure, celle extraite des mots écrits croches sur le bord d’une table ; les barrières brisées, le pouls tâté chez nos confrères confrontés à la même fébrilité. Puis ce texte lancé dans la foule immédiate et essentielle. Ce micro ouvert à tous, pour tous, ce public confondu, cette performance à tâtons et la bouffée d’endorphines qui vient avec. Ou cette musique, qui rend l’expérience du lecteur et du public tout simplement amusante et unique. Moi, je dis que c’est pour tout ça. Pour la rencontre, la p’tite bière, le carnaval de rires. Ce silence dans la foule dès qu’un se racle la gorge, nerveux. L’intimité performée sans concession et l’accompagnement musical, toujours à point.

Ça tombe bien, la prochaine soirée se déroule ce lundi 28 novembre. Une rumeur court qu’il y aura du vin chaud. On se voit là-bas ?

Cliquez ici pour voir les détails de la prochaine soirée.

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