LA CACHETTE D’UNE DÉESSE

PAR SIMON HARVEY

Il y a de ces livres qui nous bouleversent sans savoir pourquoi. À sa lecture et à sa relecture, vous n’êtes pas en mesure de circonscrire l’élément qui vient vous chercher. Page après page, un message semble s’y cacher. Vous relisez aléatoirement des passages en espérant le trouver. Vous prêtez ce livre à vos amis dans l’espoir que ceux-ci puissent saisir l’objet de ce qui est devenu pour vous une quête. C’est ce sentiment que j’ai ressenti dès les premières pages de La déesse des mouches à feu. La voix de Catherine, cette héroïne adolescente qui grandit à Chicoutimi, a ébranlé je ne sais quoi en moi.

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On pourrait croire que cette histoire toute simple d’une adolescente en pleine découverte de la vie – s’affrontant à un monde rude, faisant face au divorce de ses parents, réalisant les différences sociales – n’est qu’un autre récit de l’aliénation d’une jeune dans son environnement, mais non. Il y a bien plus.

Trop de chroniqueurs ont décrit ce roman comme une version québécoise de Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… J’ai lu à l’adolescence le récit de Christiane Felscherinow, mais il n’a pas su débloquer le même sentiment que celui de Catherine.

Christiane et La déesse partagent des thématiques. L’écrivaine Geneviève Pettersen l’affirme dans La Presse lors de la sortie du roman en mars 2014 : «Pour moi et beaucoup de mes amies, ç’a eu l’effet contraire. Berlin, David Bowie, la mode, même ses bottes… tout ce que je voyais c’était : ça rocke, son affaire! ». Elle ajoute que son roman, c’est « un peu Berlin, rue Racine ».

La déesse a su capter mon attention, entre autre, par la voix de Catherine : une narratrice usant d’un langage vernaculaire, emprunt d’une authenticité déroutante et d’une parole brute embrassant à pleine bouche le lexique saguenéen.

C’était peut-être là que se cachait mon obsession pour ce livre. Je partageais des références lexicales avec Pettersen via mes origines saguenéennes (Jonquiéroise). Lire le mot « capeu », me retrouver dans des espaces comme Place du Royaume et les Monts-Valin devaient faire vibrer en moi une forme de « nationalisme ». Ma lecture permettait à ces symboles culturels de vibrer, de se dépoussiérer et ainsi secouer mes attentes comme lecteur, celles conditionnées par une trop grande consommation de littérature québécoise, standardisée et monopolisée par un français montréalais.

Éprouvais-je, lors de ma première lecture, une sorte de régionalisme que certains nomment le néo-terroir, ou encore le post-terroir ? Suis-je pris à l’intérieur de l’École de la tchén’ssâ telle que décrite par Melançon ? Répondre oui à cette question relayerait le travail de son auteure à avoir réussit à juxtaposer une grille sur son texte, et ici ce n’est pas le cas. La déesse des mouches à feu dépasse ces critères. Il y a un plus grand que ça dans ce roman.

La déesse a des cachettes que je ne suis pas encore en possibilité de saisir. Chacune de mes lectures provoquent de nouvelles questions. Je découvre que ce roman en est un du constant mouvement. Catherine ne cesse de bouger. Elle reste rarement au même endroit longtemps. L’action de chapitre en chapitre traverse les espaces. Ce n’est pas une adolescente immobile dans une ville, c’est l’aventure d’une impossibilité de rester dans un lieu spécifique. Tout bouge. L’état de Catherine bouge, la relation entre les parents de Catherine change, ses rapports avec les gars et les filles évoluent, sa consommation change, il n’y a que mouvance et changements chez le personnage et dans les décors.

Et que dire du passage où Catherine devient la Déesse des mouches à feu. Sans vouloir révéler aux futurs lecteurs de ce roman les détails, il s’y opère une métamorphose sociale pour l’héroïne. L’élévation de son rang social est une chose, mais le complément qui l’accompagne agit avec une grande poéticité sur l’imaginaire. Pettersen aurait pu utiliser le mot luciole, mais elle choisit pour des raisons lexicales la mouche à feu. Insecte singulier dans le monde animal et surtout relié au folklore en tant que feu follet, cette petite flamme qui hante la forêt. Édouard Brasey dans La Petite Encyclopédie du merveilleux parle de ces êtres comme des « âmes en peine » désirant sortir du Purgatoire. Il y à un certainement un écho entre cette définition et les événements vécus par Catherine.

Cette mouche à feu est devenue une autre obsession envers cette figure poétique. Je la retrouve[1] chez des auteurs tels que Paul Claudel, Jacques Godbout, Félix Leclerc, Gaston Miron et même dans l’une des chanson de Beau Dommage. Je me retrouve sans raison dans une quête d’intertextualité[2] et d’intermédialité beaucoup plus large que la restriction à Christiane. Il y a également une fable, ou un conte qui se cache dans La déesse. Le vilain petit canard ? La petite sirène ? Je ne saurais encore le dire.

Existe-il une cachette ou pas, dans ce roman ? Peu importe, je suis pris depuis sa sortie dans ce tourbillon. Peut-être vais-je trop loin dans mon analyse, mais La déesse des mouches à feu est ce genre de roman qui me remplit de questions, qui ouvre des horizons interprétatifs. En parcourant les quelques lignes que je viens d’écrire, il ne me semble pas avoir encore réussi à épuiser la richesse de Catherine. Peut-être qu’ici, sous vos yeux, se trouve le programme d’une recherche que j’effectuerai avec le temps.

Pour le moment, cet automne, je vous invite fortement à découvrir ce roman réédité en format de poche aux Éditions du Quartanier.

La déesse des mouches à feu est disponible en cliquant sur ce lien aux Éditions du Quartanier.

[1] « À la lueur des mouches à feu », Steve Canac Marquis Québec français, n° 108, 1998, p. 97-99.[En ligne] https://www.erudit.org/culture/qf1076656/qf1204935/56380ac.pdf

[2] On pourrait également chercher les échos d’autres textes littéraires. Il me vient à l’esprit Les Mouches de Sartre et Sa majesté des mouches de Golding.

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