MATÉRIALISER LES LICORNES DU LANGAGE

PAR HÉLÈNE BUGHIN

Il y a quelque chose d’électrisant dans les poèmes que dresse Baron Marc-André Lévesque. Un agencement éclectique d’images et d’oralité. Aucun répit n’est accordé lorsqu’on entreprend la lecture de Chasse aux licornes, emporté par ce défilé de figures mythologiques en fête. Les blessures d’enfance y sont dépeintes, décorées de pansements aux dessins de dragons et de matelots ; les problématiques modernes, éclatées et vivifiées. Ludique sans être enfantin, direct sans être vulgaire, le ton varie et laisse ainsi comme une poussière sur le langage qui rend ce livre brillamment construit.  À la vue de la couverture, on est charmé. La lecture terminée, on est conquis.

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« Extrait de colère à l’usage de mon enfant », un poème de la section Bain de foudre, se démarque par son envolée lyrique et captivante. Mais il y a aussi cette image très nette de l’enfant tiré de son bac à sable : le sentiment du titre devient concret. L’illustration lucide d’une colère puérile dans sa puissance, plutôt qu’un facile pathétisme par l’usage de la mythologie, devient épique. Et pourtant, les néologismes, les anglicismes, le jeu avec les expressions communes ramènent la chose à son plus essentiel. Le poème devient vivace, vivant – résolument oral. De plus, l’usage de la deuxième personne du singulier confère au poème une réception différée de l’image évoquée, comme si nous-mêmes la vivions. On vit la scène, on incarne l’enfant, se laissant porter par la furie. La voracité de la lecture réside en ces images évocatrices sublimant le sujet.

L’oralité, dans Chasse aux licornes, est, sans contre dit, omniprésente. Par les indications en début de texte (« à la manière du sermon de James Brown dins Blues Brothers », p.23) ou l’usage bien dosé et réaliste de l’anglais (« d’internet ninties », p.28), elle ponctue la poésie sans pour autant la déformer. L’écriture est équilibrée, entre la réalité et le sublime – clin d’œil, ici, au titre #UNAUTREPOÈMEDECHASSE et au jaune snapchat, éléments modernes insérés avec humour à travers les fresques mythiques. De l’entremêlement des deux réalités, celle fabuleuse et celle tangible, il forme un univers tout à fait unique, affirmé et surtout, réussi.

C’est que le poète, dans son tour de force, se réapproprie les imageries de la langue, les transforme, à sa manière, en éléments tangibles – transcrire l’oralité, c’est lui donner du tonus, du muscle, quelque chose à laquelle s’accrocher. On se souvient du recueil comme d’une entité indépendante : plus qu’un livre, un objet culturel, témoin du contemporain qui nous englobe.

Tout est cohabitation dans Chasse aux licornes. Jeux de langages, réappropriation de symboles, c’est la prononciation, teignant sans mal l’orthographe des phrases, qui sort l’écriture poétique de ses carcans, présentant sous une couverture canari une oralité en marge et pourtant intégrée au présent qu’elle évoque.

Lévesque ne crée jamais de barrière avec son lecteur : chaque segment est une nouvelle discussion, avec ses éclats et ses évocations. Le fil n’est pas délirant, mais résolument entraînant. Poète s’amusant sans jouer de la compréhension, il ajoute ses couleurs et s’ancre dans l’actuel en prenant des risques qui finissent, au final, par grassement payer. Car le bonheur de lire du Baron se trouve également dans ce langage commun utilisé sans concession. La ligne est mince, mais toujours, le vocabulaire reste équilibré. Témoin d’une jeunesse qui n’hésite pas, n’hésite plus. Ludique, certes, mais aussi lucide – c’est ainsi que la poésie de Baron Marc-André Lévesque rejoint son public.

            (on espère, pour l’auteur, que son aventure littéraire ne finira pas de même).

La chasse aux Licornes est disponible en cliquant sur ce lien aux Éditions de l’Écrou.

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