CASCADE

Par VIOLETTE LETOURNEAU

tu m’amplifies
je m’éparpille
le ventre me fourmille me papillonne me cascade
jusqu’aux yeux

je voudrais enfermer chaque
seconde
chaque
soupir
dans un bocal

conserver
les petites tempêtes
précieuses
les remous inchangés
les rapides intacts

tu es mappemonde
cartographie immense et précise
d’un ailleurs magnifique

tu m’envoles avec rien
confettis soufflés au vent
j’écoute the cure
ou toutes les versions de such great heights
suspendue
le vertige
sans la chute
je suis béton armé
tronc d’arbre

grandiose
fleurie
étincelante au plexus
je t’attends comme on attend le décollage

TA MÈRE ET MOI

Par HÉLÈNE BUGHIN

Au secondaire, j’y connaissais rien. Au cégep, je l’ai haï. Profondément. Pour moi, et pendant longtemps, la littérature québécoise rimait avec ennui, statisme et complaisance – je n’osais pas l’explorer, et s’il fallait l’analyser pour un cours, c’était avec un dédain presque convenu, né des préjugés en circulation, tendance étrangement partagée par la majorité des étudiants de la cohorte 2012 en lettres du Cégep de Sherbrooke. Comme si la culture littéraire au Québec comportait son lot de préjugés. Et ces idées préétablies la distanciaient, la mettait presque à l’écart de n’importe quelle production française ou américaine. La dévalorisait, même. Je le croyais fermement aussi, jusqu’à ce qu’une pile de livres partagée en photo par un ami Facebook me fasse découvrir Les Éditions de ta Mère.

Ce fut le coup de foudre instantané. Fondée à Montréal en 2005 par des étudiants du Collège Lionel-Groulx, Ta Mère proposait (et propose encore) sur son site des titres à faire rêver, notamment Je pense que ce recueil s’adresse à toi de Maxime Raymond ou Livre noir de ta mère, leur premier collectif. Des quatrièmes de couverture brossant d’innombrables histoires fascinantes, colorées, à la limite de l’absurde, et des couvertures complètement éblouissantes, œuvres du graphiste Benoit Tardif. Leslivres se trouvaient alors uniquement en ligne, sur leur site, ou par l’entremise de quelques plateformes de distribution restreintes comme Le Pressier. La plupart des exemplaires de certains titres étaient déjà épuisés dû à une mise en marché à petits tirages. Il faut dire qu’à l’origine, Ta Mère était plutôt underground et expérimentale avant de devenir ce laboratoire funky et prolifique qu’on connait maintenant. Je me souviens très bien du paquet en papier kraft, reçu quelques jours plus tard, mon adresse écrite à la main, qui contenait sans que je le sache l’élément déclencheur de mon histoire d’amour avec les livres québécois, un coloré collectif intitulé Les cicatrisés de Saint-Sauvignac.

Le nœud de ce roman à quatre voix est simple : un clou oublié dans la plus haute glissade du nouveau parc aquatique du village Saint-Sauvignac vient marquer d’une longue cicatrice tout enfant s’y étant aventuré le temps d’un avant-midi. À l’aube de leur secondaire, les personnages sont irrémédiablement maudits par cette trace visible et ainsi propulsés dans une nouvelle reconfiguration de leur réel. Ils seront tour à tour ségrégés, favorisés, oubliés, malmenés par un système qui tente tant bien que mal de les rétablir de leur douleur présumée. Il y aura aussi les petites tragédies, celles de l’adolescence, inévitables et cruelles. Le titre repose sur une proposition assez gore, et il n’en fallait pas moins pour que de page en page, et par la multiplication des points de vue, découpés en quatre saisons, on s’enfonce dans un univers éclaté sous le joug de la tragédie, mais toujours fortement réaliste.

Une révélation. Enfin quelque chose qui brasse le lecteur, le déstabilise. Oui! Il est possible de choquer, dans la littérature d’ici. Oui! Une histoire viscéralement trash, ça se peut, et ça se tient. Une écriture qui reste fidèle à elle-même, explorant les tréfonds d’un mal enfoui que dévoilent les déchirures nettes des enfants, des personnages uniques et hauts en couleur. Puis une atmosphère glauque et tangible, qui s’immisce entre les lignes et porte ainsi le récit encore plus loin. Les voix que recèle ce recueil sont fortes, marquantes, le tout dans une cohésion orchestrée – un effort de groupe remarquable.

On trouve également parsemés dans le texte différents ancrages dans le réel, que ce soit par l’oralité ou les nombreuses références à la culture populaire (les pokes Facebook, un t-shirt Céline Dion, Josée Lavigueur, entre autres). Ça fait sourire, ça évoque, mais ça répond aussi à une culture vivante dans laquelle s’inscrit le récit. Chaque détail s’insère dans la construction d’un aspect social qui dépasse même l’aspect textuel. L’écriture n’en est que plus vivante, sincère, en plus de participer à l’élaboration d’une identité donnée à laquelle on pouvait s’identifier – on sent d’où viennent les auteurs, quel est ce milieu qui les a formés, influencés, quel genre d’humour les a inspirés. De nos jours, ce procédé d’effet de réel se trouve dans d’innombrables productions littéraires, mais à l’époque, et de ce que connaissait des « belles-lettres », ça constituait en soi une petite révolution. Au fond, ce collectif aura inconsciemment marqué ma vision non seulement de la littérature québécoise, mais celle de l’écriture et de l’édition. J’ai eu un aperçu, à ma première lecture, il y a cinq ans, de ce qui fait la nationalité d’une écriture, de ce qui peut la lier avec une identité donnée.

Mais récemment, en relisant la réédition fraîchement sortie des presses de Ta Mère, je dénote des qualités supplémentaires aux Cicatrisés. Plus qu’un livre divertissant et absurde, un conte déjanté qui aurait pris un peu trop de mush, c’est la manifestation d’une jeunesse littéraire qui tient à se faire entendre. Et qui, d’un commun effort, reconstruit tout un folklore de la classe moyenne villageoise, mythologie élaborée avec des légendes urbaines et des ouï-dire venant de l’autre côté d’la track de chemin de fer, entre les parents absents ou névrosés, et des sœurs amatrices de ramen aux seins de Babylone. La reconstitution d’une légende d’un point de vue authentique, en paroles d’enfants effrontés qui défient et se replient parfois devant l’adversité de la vie adulte. Un récit foncièrement québécois et franchement bien écrit, parfois avec les maladresses des premières fois, mais toujours sans détour.

Depuis, les quatre auteurs se sont frayé un chemin dans le paysage littéraire. Pour Sarah Berthiaume, on a eu le droit à Villes mortes, autre excellent recueil de nouvelles avec comme thématiques quatre grandes villes abandonnées, ainsi qu’un phénoménal travail théâtral. Simon Boulerice, dont la réputation n’est plus à faire, a récemment publié Géolocaliser l’amour (entre autres), encore aux Éditions de ta Mère, puis il y eut Royal de Jean-Philippe Baril-Guérard, la même année. Quant à Mathieu Handfield, qui a assuré la direction littéraire du collectif, on lui doit le brillant Igor Grabonstine et le Shining. Tous de prolifiques plumes articulées qui n’hésitent pas à décrier sur la place publique leurs récits d’une société qu’ils tentent de décortiquer jusqu’aux détails les plus profonds, les plus vifs.

Aujourd’hui, ma vision de ce qu’on écrit au Québec a radicalement changé. Je fouille dans les parutions récentes pour trouver ce souffle singulier, pour comprendre ce que fait la littérature québécoise, et pourquoi elle est si particulière. Je consulte les sorties automnales pour prendre le pouls et étire celles de l’hiver pour m’imprégner des styles uniques. L’actualité littéraire occupe une grande partie de mon feed, à mon grand plaisir. Parce que je sens qu’on est en train, ensemble, de démocratiser la lecture de livres québécois, tandis que notre écriture reprend sa place désignée. Des voix fortes s’élèvent, se peaufinent, se concrétisent dans des projets immenses et salutaires, appréciés autant du public que de la critique. Aujourd’hui, je vois la littérature d’ici comme un terreau jeune, fertile et intrigant.

Comme quoi ça prenait juste Ta Mère pour me faire changer d’idée.

*merci pour les éditions de Ta Mère pour ce service de presse !

TÊTE À TÊTE AVEC NICHOLAS GIGUÈRE

 

Par SIMON HARVEY

Prémisse : J’préparais l’entrevue, pis j’ai remarqué en voulant formuler mes questions que y’avait pas de « genre » à ton texte. Poésie ? Récit ? Est-ce volontaire de pas vouloir étiqueter ton texte ? J’peux aussi juste continuer à parler du texte, ça sera plus simple de même.

C’est une excellente question. Lorsque j’ai écrit le premier jet de Queues, j’avais une volonté, un désir très net d’écrire un long poème, un peu comme Les Cendres bleues de Jean-Paul Daoust, une œuvre que j’adore pour son dévoilement de l’intime et des blessures de l’enfance. Au début, c’est ce que j’avais en tête. Puis les premiers lecteurs, dont mon éditeur Éric Simard, m’ont fait comprendre que c’était aussi très narratif, et en ce sens très près du récit, du roman. On pourrait même dire que le texte s’apparente à un monologue théâtral, à un long soliloque. Durant le processus éditorial, Éric et moi ne voulions qu’aucune indication générique apparaisse en page de couverture. Toutefois, Hamac, qui édite généralement des genres narratifs, a choisi de diffuser et de commercialiser Queues en tant que roman (c’est l’appellation générique officielle qui est inscrite sur le communiqué de presse), et je crois sincèrement que la maison d’édition a vu juste, après tout.

 

Première question : J’ai lu Queues (2017) et j’ai aussi lu plusieurs chroniques de certains commentateurs au sujet de sa sortie. J’crois que ton texte présente beaucoup plus que les aventures d’un jeune gay. Ça serait un peu simple comme lecture et ça en replierait trop le sens. Il y a selon moi un caractère très universel dans ce récit. On s’y retrouve, peu importe notre orientation sexuelle, notre genre, ou notre origine. Si j’devais, mettons faire relire à un de ces chroniqueurs un seul passage de Queues, tu me dirais de lui faire lire quel passage, pis pourquoi ?

J’espère, en effet, être arrivé à écrire un texte universel, un texte qui interpelle le plus grand nombre de lecteurs possible. Les commentaires que j’ai reçus jusqu’à maintenant ainsi que les critiques qui ont été publiées sur le livre tendent à me donner raison. Il est vrai que je suis parti d’un point de vue éminemment personnel, de l’intime, d’un vécu gai, mais il y a dans Queues plusieurs dimensions : la sexualité gaie y est certes décrite sous toutes ses coutures, je n’épargne aucun détail; cela dit, il s’agit aussi d’un prétexte, en quelque sorte, d’un levier, oserais-je dire, pour parler d’autres thématiques plus universelles comme le désir inassouvi, la relation au corps, le désespoir, la mort. Toute personne a, dans un moment donné ou un autre de son parcours, été interpellée par de telles questions, ou encore par la notion de tolérance. D’ailleurs, le long extrait sur la tolérance, qui est vraiment fondateur, pourrait être lu par tous, puisqu’il montre bien notre hypocrisie : nous tolérons tout et n’importe quoi, alors que nous adoptons une attitude plus sectaire, pour ne pas dire autre chose, quand il est question d’enjeux primordiaux.

 

Deuxième question : On parlait tout à l’heure des relations interpersonnelles. J’dois t’avouer que c’est surtout la solitude pis la solitude au sein du couple qui m’ont marqué. Dans une ère de réseaux sociaux pis de communication en continu, serions-nous plus seuls que jamais dans l’fond ?

Nous vivons dans une société, dans une époque complètement contradictoire. À mon sens, deux textes récents illustrent bien cet état de fait : Géolocaliser l’amour de Simon Boulerice, où il est question des aléas et des vicissitudes liés à la recherche de partenaires masculins « significatifs », de relations amoureuses véritables à l’ère des réseaux sociaux; enfin, deux poèmes (surtout le dernier, en fait) de Maude V. Veilleux parus dans le dernier numéro de Françoise Stéréo, dans lesquels elle aborde de front la question de l’époque moderne, qu’elle écrit comme égoïste, égocentrique, self-obsessed, grise, vaine. Ainsi, d’un côté, l’époque dans laquelle nous vivons, par ses possibilités technologiques plus nombreuses que jamais, permet de multiplier les possibilités de relations; de l’autre, cependant, on remarque que ces relations sont souvent éphémères, factices, basées en grande partie sur des faux-fuyants, sur le paraître, de sorte que les hommes comme les femmes se retrouvent encore plus seuls qu’ils ne l’étaient auparavant. Je crois sincèrement que les réseaux sociaux et les sites de rencontres nous ont amenés à « consommer » des relations humaines, c’est-à-dire à multiplier les rapports rapides (et les rejets foudroyants, parfois), et pas nécessairement à nouer des liens qui sont toujours durables. Cela dit, je parle ici de ma réalité, de ma perception. Les choses peuvent aussi évoluer, évidemment.

Troisième question : Je viens de te le dire, y’a beaucoup de références dans ton texte sur les réseaux sociaux, mais aussi sur les médias traditionnels et la culture populaire. J’ose croire que ça fait partie de notre imaginaire. J’me demandais qu’est-ce que tu penses, justement, des références à la culture populaire dans la littérature. On en veut-tu plus, ou moins ? Pourquoi ?

Évidemment, je suis pour les références de tous ordres en littérature, y compris celles qui sont plus populaires. En fait, cette distinction, voire cette dichotomie très claire qu’on établit entre culture lettrée et culture populaire, littérature légitimée et littérature plus grand public m’horripilent au plus haut point, comme si la culture, la littérature, la société et même tout le réel pouvaient se ramener à des oppositions (canon littéraire/littérature de gare, sphère restreinte/sphère de grande production, haut/bas, riche/pauvre, hétérosexuel/homosexuel, etc.) qui ne renvoient à rien d’autre qu’à cette idée d’exclusion. Pour moi, une culture et une littérature se construisent à partir de différents éléments (œuvres, publications diverses, auteurs, manifestations artistiques, productions télévisuelles et cinématographiques, etc.) qui peuvent être tant légitimés que populaires. J’ai moi-même un certain bagage littéraire et culturel : lorsque j’écris, je le fais avec toutes les références que j’ai acquises dans le cadre de mon cursus, avec toutes les œuvres que j’ai lues, mais aussi en ne reléguant pas aux oubliettes les films que j’ai vus, les disques que j’ai écoutés, les téléséries que j’ai visionnées, etc. Il faut en finir avec ces sacro-saintes oppositions, qui sont stériles, à mon avis.

 

Quatrième question : On tolère-tu trop ? Tu en fais tout un passage dans le texte. C’est un moment fort pis il est porteur de quelque chose de viscéral. Peux-tu me donner les causes de cette explosion ? Y’a-t-il un moment qui t’a fait provoquer ce « pu capable de la tolérance » ?

C’est clair qu’on tolère trop. En réalité, le problème, c’est qu’on ne devrait pas tolérer, mais plutôt accepter totalement la différence. La tolérance, ce n’est pas de l’acceptation : c’est au contraire tellement hypocrite. Au mieux, c’est une forme de condescendance envers l’autre qui n’est pas très loin du mépris; au pire, il s’agit d’une forme d’homophobie et de stigmatisation plus ou moins déguisée. Dans l’extrait où il est question de tolérance, j’ai voulu montrer que ce concept est complètement galvaudé, complètement bidon. Qu’est-ce que c’est, être tolérant? Car on peut tolérer différentes choses, différents états de fait, différentes personnes… Surtout, est-ce que cette tolérance a vraiment été bénéfique pour les membres des minorités sexuelles? Des gains juridiques importants ont été faits, les communautés sont de plus en plus reconnues, mais il reste des luttes à mener, des droits à revendiquer – notamment en ce qui concerne les trans –, et il serait faux, à mon avis, de croire que tout est acquis. Il serait tout aussi faux de croire que c’est grâce à la tolérance que nous allons y arriver. Être tolérant, cela revient à se voiler la face, à se mettre la tête dans le sable, à se draper dans la mauvaise foi et à montrer une attitude d’ouverture, alors que dans les faits, on n’est peut-être pas si « ouvert » que ça.

 

Cinquième question : J’peux pas m’empêcher de lier des auteurs entre eux pis là, la question de la langue est sûrement un des liens dans cette génération montante en littérature québécoise. Pour toi, le choix de l’oralité a-t-il été naturel et pourquoi ne pas l’avoir écrit dans un français plus standard ?

Tu as raison. La question de la langue et de l’oralité se pose chez plusieurs auteurs contemporains : je pense notamment à plusieurs des poètes des Éditions de l’Écrou. Très tôt, avant même d’écrire le premier vers, mon parti pris pour l’oralité était on ne peut plus clair. En 2007, j’ai fait paraître Analphabête love aux défuntes Éditions du Mécène. Il s’agit d’un recueil de poèmes dans lequel il est question d’homosexualité masculine. Cependant, les textes sont beaucoup moins limpides et explicites que ceux de Queues : on y retrouve plusieurs références plus ou moins obscures (par exemple au Complexe 13-17, un ancien bar gai de Sherbrooke), des métaphores filées, ainsi qu’une rhétorique et une syntaxe bien campées qui rendent l’accès aux textes difficile. J’écrivais alors pour les happy few, pour les initiés (et on s’entend qu’ils n’étaient pas nécessairement nombreux). L’oralité s’est vite imposée à moi, car je voulais, avec Queues, traduire avec le plus de justesse et d’authenticité possible mon expérience en tant que gai, et le faire en des termes explicites, clairs, nets : pour y arriver, je devais opter pour une langue plus simple, brute, sans fioritures, qui soit le reflet fidèle de ma pensée et de mon vécu.

Merci, Nicholas, de ton temps. Pour la suite des choses, quels sont tes plans pour 2017 ? Déjà dans l’écriture du prochain ? Ou c’est la pause suite au dépôt de ta thèse ?

 Je viens en effet de déposer ma thèse de doctorat. Pour le printemps et l’été, je devrai préparer ma soutenance. J’ai également enseigné durant la session d’hiver 2017 : j’ai remis les notes finales la semaine dernière. Il me tarde de revenir à mes projets de création littéraire. Justement, la fin de semaine dernière, j’ai avancé un projet qui me tient à cœur : un roman (du moins, je crois) basé sur mon expérience au secondaire à la Polyvalente des Abénaquis, située à Saint-Prosper, en Beauce. Il s’agit de gros blocs de textes, sans majuscules ni ponctuation, où je m’adresse à tous les gens de ma cohorte avec qui j’ai étudié. Par les temps qui courent, je suis particulièrement intéressé par la question des origines. J’ai écrit, en même temps que Queues, un texte narratif plus court intitulé Au 5e étage, à l’Envol, dans lequel je reviens sur mes débuts en tant que gai en Beauce, d’où je suis originaire. D’ailleurs, des extraits de ce texte sont parus dans le dernier numéro de Lieu commun. Entre la soumission de Queues chez Hamac et sa publication en mars 2017, j’ai accumulé des textes : je dois maintenant revenir sur cette production, la taper à l’ordinateur (puisque j’écris toujours à la main, dans des carnets), la corriger, la retravailler. C’est tout un travail. On oublie souvent que l’écriture, c’est avant tout un travail. J’aimerais donc profiter, autant que faire se peut, de l’été pour écrire. J’ai un projet sur les rapports (souvent tordus et dysfonctionnels) par rapport au corps et à la nourriture. Tous ces projets ne mèneront peut-être pas à une publication, mais je ne le saurai jamais si je ne les mène pas à terme, si je ne vais pas jusqu’au bout. Il faut toujours aller au bout de l’écriture.

Queues, de Nicholas Giguère, est disponible ici.

LES DOCTORANT-E-S SE CACHENT POUR MOURIR

Par MARY SÉMINARO

la meilleure chargée de cours :

accorde son linge
avec ses humeurs

n’a pas de carte inspire

trouve qu’une bonne note de bas de page
est celle qu’on ne lit jamais

habite dans le même bloc
que d’autres chargés de cours

paye son inscription à l’ACFAS

ne connait pas son habitus


a un
chum
un chat
ou une série
préférée

possède un poêle à bois
et s’en sert souvent
pour brûler les mauvais travaux

 

SUR LEURS TRACES

Par KAREEN MARTEL

« Tu évoques les possibles et c’est bouleversant »
La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette, 2015

 

En 1948, des artistes contestataires publient le manifeste du Refus global et ouvrent ainsi portes et fenêtres d’un Québec plongé dans la Grande Noirceur. Un vent de fraîcheur pénètre enfin dans la demeure. Il se dégage des tableaux de Jean-Paul Riopelle, de Paul-Émile Borduas et de Marcel Barbeau une énergie qui, étrangement, donne envie de passer de la contemplation à l’action. Aujourd’hui, nous sommes prêts à bondir dans la rue au milieu de la manifestation étudiante, avec notre pancarte « Fuck toute! », version contemporaine du « Refus global », tenant notre enfant par la main. Mais ont-ils ouvert trop vite, trop grand?

Si ces artistes ont légué un patrimoine social et artistique d’une valeur inestimable, l’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette se questionne, dans son roman La femme qui fuit, sur l’héritage personnel et familial de leur quête. Elle y brosse le portrait de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche, peintre et poétesse automatiste, mariée au peintre Barbeau. Meloche fréquente les Riopelle, Borduas, Gauvreau et autres membres du cercle d’intellectuels au centre de la controverse entourant la parution du manifeste du Refus global en 1948. C’est toutefois un tableau personnel et intimiste de cette figure évanescente que propose la petite-fille de l’artiste.

Craignant de s’éteindre comme sa mère, submergée sous une famille nombreuse, la femme qui fuit trouve son équilibre impondérable dans le mouvement. Anticonformiste, Meloche quitte sa ville natale, Ottawa, pour se greffer à un noyau d’artistes de Montréal. La rebelle se nourrit de l’énergie de manifestations petites et grandes : la représentation d’une pièce de théâtre automatiste de Claude Gauvreau, la publication du Refus global, des protestations contre le conservatisme des musées et des galeries d’art, une virée en autobus aux États-Unis contre la ségrégation des Noirs. Meloche poétise dans le studio de Borduas, laisse ses coups de pinceau en arrière-fond d’une toile de Barbeau, emprunte du noir à Jackson Pollock. Elle côtoie des artistes qui, comme elle, tentent de s’ouvrir à tous les possibles et lèvent leur verre à « l’anarchie resplendissante ». Des artistes qui, trop souvent, connaissent aussi la chute; la plus littérale et la plus frappante étant celle de Gauvreau, qui se défenestre et s’empale sur une clôture.

La course de Meloche n’est pas seulement motivée par la recherche artistique; ses grandes enjambées visent aussi à s’extirper de l’enchevêtrement des liens familiaux. La jeune femme craint cette vie routinière qui a coupé les doigts de pianiste de sa mère. On peut comprendre son désir de claquer la porte quand son mari, qui s’apprête à se rendre à New York où sa carrière prend son envol, la laisse dans un appartement sans chauffage avec deux bébés, en lui intimant de ne pas toucher à ses toiles. Au retour du peintre, le couple conduit leurs enfants en pension. Meloche, maintenant seule, retourne à cette vie « sale » dont elle a tant besoin, pleine d’intensité, et d’inattendu. L’absence semble avoir laissé une béance dans le cœur de sa fille Manon et de son fils François. Évoqué avec délicatesse par l’auteure, le sentiment d’abandon demeure vif même à l’âge adulte, emplie l’espace entre les lignes du récit. Afin de ne pas ressentir les déchirures de ses enfants et de son propre ventre, Meloche poursuit sa fuite.

De cette mère artiste et nomade, l’héritage est double pour la narratrice : une douleur qui donne lieu à une sensibilité marquée, de même qu’un penchant pour les enjeux artistiques et sociaux. Car ce travail à la fois passionnant et ardu de défrichage du chemin des possibles vaut-il vraiment les déchirements personnels et familiaux? La question demeure ouverte, en particulier pour celles et ceux qui en ont vécu directement les contrecoups. Les portraits d’artistes que dresse Barbeau-Lavalette nous permettent d’explorer cet univers du studio à la maison, levant le voile sur le drame personnel de ces intellectuels en lutte, ces moments où ils ont été privés d’occasions d’être entendus, lus, exposés. De décortiquer les raisons pourquoi ils ont perdu leurs amoureux, leurs amoureuses, leur emploi, leurs enfants, leurs convictions. L’écrivaine se sert de courtes phrases descriptives, hachurées comme des coups de pinceau automatistes sur une toile arborant une grande déchirure : « Tu te plais dans le mouvement des choses. Ta valise reste donc ouverte, tes vêtements pliés dedans, les tiroirs, vides ». La narratrice s’adresse au personnage principal en employant le « tu », forçant de ce fait une relation avec celle qui s’évertue à arracher ses racines. L’écriture prend une teinte personnelle, mais permet aussi de glisser rapidement vers un ton plus dur et réprobateur : « Tu as fait un trou dans ma mère ».

Le départ du père semble porteur d’une douleur moins manifeste. Peut-être parce que l’absence du père est un phénomène plus courant dans la fiction et les récits, mais aussi parce que Barbeau n’a pas refusé de renouer les liens avec sa famille. Il apparaît dans le documentaire Les enfants du refus global, réalisé par sa fille Manon, et accepte de parler des conséquences de ses choix. À la suite de son décès en janvier 2016, des clichés où il pose, entouré de sa fille, de sa petite-fille et de ses arrière-petits-enfants ont circulé dans les médias. Dans le roman, Meloche ne se questionne ouvertement que vers la fin de sa vie, dans ce bref message envoyé à sa fille : « On est allé trop loin, trop vite ». Mais y a-t-il d’autres manières d’être un artiste subversif, de réellement tenter de créer de nouvelles formes artistiques, de nouvelles organisations sociales, d’autres structures familiales, d’ouvrir grand le chemin des possibles?

Image à la fois fascinante et angoissante, la figure de la mère laissant derrière elle ses enfants n’en est pas une que l’on croise régulièrement, ni dans la réalité ni dans la fiction. Peut-être que, craignant de trop s’y reconnaître, certaines d’entre nous déposeront leur valise dans leur garde-robe et l’empliront de livres, de romans, de poésie, de La femme qui fuit, des Aurores fulminantes de Meloche, pour s’ancrer dans des lieux habités. Pour tenter, comme le propose Barbeau-Lavalette, d’être « libre[s] ensemble ».

 

DES ZINES EN LIBRAIRIE

Par HÉLÈNE BUGHIN

Dernièrement, la libraire l’Échange annonçait qu’elle mettait à disposition du public un éventail de zines et autres productions visuelles bien d’ici. En rappel, un zine est un magazine fait main, par un artiste indépendant, hors institution et donc souvent autopublié (quelques exemples ici). L’événement a bien sûr capté notre attention, car rares (mais pas inexistants!) sont les établissements proposant ce genre d’art émergent. Pour l’occasion, j’ai voulu en savoir plus sur cet endroit et leur nouvelle aventure. Portrait rapide d’une librairie de seconde main qui ose sortir des sentiers battus.

Quelques questions de présentation avant d’entrer dans le vif du sujet. Votre librairie a pignon sur Mont-Royal depuis un moment déjà. Quelle est l’histoire de cette institution emblématique, sa mission intrinsèque, et comment se conçoit-elle aujourd’hui ?

L’Échange existe depuis 1976 et a pignon sur l’avenue du Mont-Royal depuis 1985. La mission de l’établissement est la même depuis le début : offrir un accès abordable à la culture pour y faire circuler les idées.

La perspective d’offrir aux gens l’opportunité de donner une deuxième ou même une troisième vie aux livres qu’ils ont lus est primordiale. Nous sommes très fiers du lien de confiance que nous avons établi avec nos clients, qui sont devenus nos fournisseurs. Tout ce que nous vendons a été acheté à des particuliers. C’est un genre de recyclage appliqué à la culture.

Quel genre de clientèle fréquente L’Échange et quel genre de produits peut-elle y retrouver ?

Comme la culture n’a pas d’âge ni de genre, nous avons une clientèle très diversifiée. Fidèle ou de passage, jeune ou vieillissante, québécoise ou française, en voiture ou en vélo… Certains clients viennent à la librairie depuis les tous débuts quand elle était située sur la rue Saint-Denis, là où tout a commencé.

En boutique, nous offrons une vaste sélection de livres en tous genres, romans graphiques / bandes dessinées et disques vinyles / CD. Il y a du nouveau sur nos tablettes tous les jours.

Le 24 avril, vous avez annoncé que vous proposez en boutique des zines québécois, mais aussi cartes, affiches, etc. Pouvez-vous décrire quels sont les zines mis de l’avant et dans quel but ?

Nous avons décidé d’offrir une visibilité à quelques artistes et auteurs autoédités dont nous aimons le travail pour encourager les gens à acheter local et à découvrir ce qui se fait ici. Il y a énormément d’artistes et d’auteurs au Québec qui n’ont pas l’opportunité d’être diffusé, donc ça tombait sous le sens de leur faire une place dans notre établissement. Nous comptons introduire de nouveaux artistes assez fréquemment, et ainsi faire une rotation pour que tous puissent avoir la visibilité voulue.

Nous vendons présentement des cartes/affiches/zines d’Iris Boudreau, Samuel Jacques, Richard Suicide, Amélie Tourangeau, Cathon, Julie Delporte ainsi que du collectif Filles Missiles.

D’où vous est venue l’initiative ?

Le simple désir de faire la promotion d’auteurs et artistes dont nous admirons le travail et qui n’ont peut-être pas la reconnaissance qu’ils méritent. L’objectif de la plate-forme est aussi de travailler en relation directe avec ceux-ci pour qu’ils puissent percevoir le maximum des ventes.

Avez-vous déjà senti de l’engouement pour votre projet ?

La réponse est très positive jusqu’à présent et les gens semblent vraiment apprécier l’initiative!

Quelle place occupe la littérature québécoise dans votre institution ?

Nous essayons de promouvoir la littérature québécoise le mieux possible en librairie ainsi que sur nos réseaux sociaux. Nos libraires se font un plaisir de recommander des lectures d’ici et d’encourager les gens à lire ce qui se fait au Québec.

Comment concevez-vous la littérature québécoise aujourd’hui ?

Nous aimons le dynamisme de la scène littéraire en ce moment. L’émergence de plusieurs auteurs québécois à l’international et la littérature migrante contribue grandement à raffermir l’identité de notre littérature. L’arrivée dans le paysage littéraire de plusieurs maisons d’édition offrant des œuvres audacieuses comme La Peuplade, La Mèche, les éditions de Ta Mère… contribue grandement à la vitalité de la scène.

Avez-vous en gestation des projets pour le futur ?

Dans l’objectif de promouvoir la scène musicale locale, nous planifions bientôt organiser des enregistrements audiovisuels acoustiques directement à l’intérieur de la librairie afin de pouvoir diffuser ceux-ci sur plusieurs plates-formes. C’est à suivre…

***

Au final, il est possible de dire que si, globalement, une librairie est un incubateur à culture, l’Échange a su démontrer qu’elle peut agir comme intermédiaire direct entre le créateur et le lecteur, et ainsi s’affirmer comme lieu de réunion important entre les différents acteurs du milieu. On salue et souligne cette initiative, en espérant voir toujours plus d’idées émerger et faire rayonner la culture québécoise au sein du Québec.

On remercie longuement la librairie l’Échange pour avoir pris le temps de répondre à nos questions. Vous pouvez les retrouver sur Facebook, juste ici.

Photo de couverture : crédit @librairielechange .

 

ENTRE LES MAILLES DE LA MÉMOIRE

Par HÉLÈNE BUGHIN

Au-delà de l’éclatante facture visuelle du roman Petite laine d’Amélie Panneton, nouveauté des Éditions de ta Mère, il se tisse un univers immense et foisonnant. En tourner les pages est comme poser l’œil sur un kaléidoscope : se juxtaposent et se fractionnent des morceaux d’anecdotes d’où se réfléchissent des tons de rose, bleu, jaune et un assortiment de personnages mémorables. L’écriture débutant au « elles » saisit par sa fluidité. Comme une dentelle affinée, la construction des phrases est minutieuse, réfléchie et pointilleuse. Chapitres découpés selon le personnage (Alexandre, Marjolaine et Marie) mis en scène, leur agencement dévoile une structure géométrique, coordonnée, un déroulement de paragraphes agencés pour qu’ils résonnent en nous, nous gardent en haleine, malgré, parfois, la lenteur de l’intrigue, conséquence d’une rédaction peaufinée et d’une superposition de voix disparates.

Petite laine, c’est le récit d’une recherche sur le tricot-graffiti, menée par une jeune documentariste en herbe, dans le cadre d’une exposition sur le street art pour le Musée d’histoire urbaine Jean-Paul-L’Allier. En remontant un fil d’une découverte incongrue, la recherche aboutie à quatre femmes, réunies dans leur jeunesse le temps d’une colocation et aujourd’hui retraitées. Le roman dépeint cette documentation et cette fable fragmentée qui en émerge, à force de souvenirs constamment décortiqués et répétés.

Ce faisant, l’attente est longue pour que le nœud narratif se concrétise. Un peu en miroir avec le travail de la documentariste, tricotant patiemment en vidéo une diégèse à travers les témoignages vidéo recueillis des anciennes amies.

On perçoit certes la nostalgie d’une époque résolue émerger des anecdotes des vieilles femmes ; à chacune une voix distincte, forte et qui assume son caractère. Leurs parcours de vie sont riches en soubresauts qui maintiennent l’attention. Mais l’intérêt à poursuivre la lecture se trouve surtout dans les indices laissés à demi-mot, les sous-entendus et les secrets que l’enquête assidue fissure. Quelque chose nous happe, dans le déploiement narratif de ce collectif de tricot-graffiti au début du 21ème siècle.

Patients, les longs passages laissent le temps à la narration de sonder les détails, quitte à revenir sur les mailles incertaines, défaire et refaire des passages en entier pour mettre le doigt sur ce qui dérape et ce qui marque. De telle sorte qu’on est finalement aspiré par cette histoire polyphonique, désireux de connaître la suite de l’enquête documentaire, le dénouement. Connaître cette légende autour de Zina, figure mystérieuse venue chambouler le quotidien d’un appartement d’étudiantes, dont les traits s’articulent en fragments et en patience. Une intrigue à retardement.

Comme aux femmes qui y sont dépeintes, on s’attache au récit : on veut savoir la résolution de ce mouvement éphémère que fut le tricot-graffiti. Mais le noyau de la pelote proposée par la narration n’est pas le hobby artisanal militant de ces amies que le destin réunit dans un appartement de Québec  : c’est Zina. L’incontrôlable, l’indéchiffrable, l’insaisissable colocataire surfant sur le mythe qu’elle compose d’elle-même. Et c’est cette Zina, ou plutôt le flou qui l’entoure, qui nous pousse à tourner les pages et investiguer, en même temps que la documentariste, son existence : définir ses origines, ses contours et son impact sur les autres.

Encore une fois, les Éditions de ta Mère ont su démontrer leur rigueur en matière d’édition. Petite laine est un livre qui plaît : une couverture magnifique, un aspect futuriste qu’on découvre au fil des pages et cette plume, fignolée et réfléchie. La problématique de la conversation de la mémoire, toujours sous-jacente, est pertinente et ouvre les portes à la réflexion, tandis que l’incursion dans le processus filmique apporte un vent de fraîcheur. S’il n’y avait qu’une raison pour déposer ce livre en cours de lecture, c’est la lenteur de l’amorce, mais une fois que s’instaure définitivement chez le lecteur une curiosité envers Zina, il est impossible de décrocher. En somme, un roman qui a su, par son jeu avec l’anticipation, la couleur de ses personnages, mais aussi par leurs voix, capter notre attention jusqu’à la fin. On salue justement la sagesse de la chute.

Le livre est disponible ici.

Merci aux Éditions de ta Mère pour ce service de presse.

 

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