PENDANT QUE LES CHIENNES PLEURENT

Par MARIE-HÉLÈNE RACINE

 

les lunes de cendres
s’abstraient à mes doigts
qui se fondent
paresseusement
pendant un quart de siècle

 

battements d’horloges
sur plateformes dansantes

 

j’ai le mal de rire
mon dos bien droit
effet pantin qui s’attriste
de plus savoir compter

 

 

 

au fond de mes paupières cellophane
il y a un lourd sirop
que mes cils tranchent rageusement
sans l’ombre vermeille d’un respir

 

un champ de genoux en colimaçon
de fougères attrapes-cœur
de pissenlits à l’envers
où tous et toutes s’abreuvent
à même la fontaine du malheur

 

j’ai supplié ma faim
sans y accrocher mon sommeil
m’effilochant une à une
ces dents de petite femme
assise dans l’immense royaume
où aucun oiseau n’existe

 

 

 

 

point de fuite

par ÉLODIE DUGAT

sur le quai de la gare un adieu rappelle ces romances imaginaires un écran qui leurre la facette de ton apogée sentimentale déjà trop loin dans le vague à ne plus reconnaître le reste tu t’ébauches difficilement je suis folle et tous ces oiseaux autour de ma tête me volent mes yeux folle dans l’ombre du vent ils emportent ma peau dans le gouffre folle au revoir à la prochaine chicane ce sont mes derniers aveux libres avant de sombrer au sommeil désir corps la dope de mon sort toujours plus grand plus petit Montréal m’attend mais où dans lui dans elle dans le gars d’à côté je me perds en mascarades le sommeil me prendra tôt j’arriverai à mes fins demain le soleil ne se couche plus mes yeux charognes vomiront la lumière mon crépuscule menace ton image de moi charogne qui tremble attachée à ton chemin de fer j’aurai le sommeil profond lorsque plus personne ne m’aimera

ENTRE

Par CORALIE DOUCET-CÔTÉ

j’ai mis dans tes mains une porte assez large pour nous deux
pour qu’elle ouvre les bras
notre demain

 

 

 

 
bocal air de ouate
ton bourgeon ajourné transpire
les promesses scellées
misères en sourdine
tu peines
à prendre souffle

 

*

certains prennent une débarbouillette pour ouvrir leur matin
se prennent les mains pour implorer l’interligne            un jour avant l’hier
dans l’attente
c’est à cache-cache sous la jupe des yeux fermés

 

 

 

 
nager dans
une mer sans reflets
avaler les chimères
la prescription du rivage
ton bac à songes qui s’étouffe

 

*

place prise sans enterrer
un courant d’air
errer dans la mémoire qui recule
devant un automne emmuré
fenêtres aveugles

 

 

 

 

 
ton soir s’est perdu entre deux trains
a rencontré l’abysse les yeux ouverts
sous un drap rêveur
ta forme a fondu              une horloge impatiente
en une flaque de plomb
jusqu’au lendemain
pour que tu te relèves

 

*

demi-lunes en négatifs sur un portrait troué
ses mains assouplissent la nuit
saisir les ombres blanches pour
exécuter suture
nettoyant la chorégraphie
à jamais rompre le fil
avant que la prochaine date reprenne les chevilles sous draps

 

 

 

 
demain pointe notre porte
sur des tableaux vernis jaune
te distribue des fiches signalétiques
celles d’un nom à enfiler

                                    *

CASCADE

Par VIOLETTE LETOURNEAU

tu m’amplifies
je m’éparpille
le ventre me fourmille me papillonne me cascade
jusqu’aux yeux

je voudrais enfermer chaque
seconde
chaque
soupir
dans un bocal

conserver
les petites tempêtes
précieuses
les remous inchangés
les rapides intacts

tu es mappemonde
cartographie immense et précise
d’un ailleurs magnifique

tu m’envoles avec rien
confettis soufflés au vent
j’écoute the cure
ou toutes les versions de such great heights
suspendue
le vertige
sans la chute
je suis béton armé
tronc d’arbre

grandiose
fleurie
étincelante au plexus
je t’attends comme on attend le décollage

TA MÈRE ET MOI

Par HÉLÈNE BUGHIN

Au secondaire, j’y connaissais rien. Au cégep, je l’ai haï. Profondément. Pour moi, et pendant longtemps, la littérature québécoise rimait avec ennui, statisme et complaisance – je n’osais pas l’explorer, et s’il fallait l’analyser pour un cours, c’était avec un dédain presque convenu, né des préjugés en circulation, tendance étrangement partagée par la majorité des étudiants de la cohorte 2012 en lettres du Cégep de Sherbrooke. Comme si la culture littéraire au Québec comportait son lot de préjugés. Et ces idées préétablies la distanciaient, la mettait presque à l’écart de n’importe quelle production française ou américaine. La dévalorisait, même. Je le croyais fermement aussi, jusqu’à ce qu’une pile de livres partagée en photo par un ami Facebook me fasse découvrir Les Éditions de ta Mère.

Ce fut le coup de foudre instantané. Fondée à Montréal en 2005 par des étudiants du Collège Lionel-Groulx, Ta Mère proposait (et propose encore) sur son site des titres à faire rêver, notamment Je pense que ce recueil s’adresse à toi de Maxime Raymond ou Livre noir de ta mère, leur premier collectif. Des quatrièmes de couverture brossant d’innombrables histoires fascinantes, colorées, à la limite de l’absurde, et des couvertures complètement éblouissantes, œuvres du graphiste Benoit Tardif. Leslivres se trouvaient alors uniquement en ligne, sur leur site, ou par l’entremise de quelques plateformes de distribution restreintes comme Le Pressier. La plupart des exemplaires de certains titres étaient déjà épuisés dû à une mise en marché à petits tirages. Il faut dire qu’à l’origine, Ta Mère était plutôt underground et expérimentale avant de devenir ce laboratoire funky et prolifique qu’on connait maintenant. Je me souviens très bien du paquet en papier kraft, reçu quelques jours plus tard, mon adresse écrite à la main, qui contenait sans que je le sache l’élément déclencheur de mon histoire d’amour avec les livres québécois, un coloré collectif intitulé Les cicatrisés de Saint-Sauvignac.

Le nœud de ce roman à quatre voix est simple : un clou oublié dans la plus haute glissade du nouveau parc aquatique du village Saint-Sauvignac vient marquer d’une longue cicatrice tout enfant s’y étant aventuré le temps d’un avant-midi. À l’aube de leur secondaire, les personnages sont irrémédiablement maudits par cette trace visible et ainsi propulsés dans une nouvelle reconfiguration de leur réel. Ils seront tour à tour ségrégés, favorisés, oubliés, malmenés par un système qui tente tant bien que mal de les rétablir de leur douleur présumée. Il y aura aussi les petites tragédies, celles de l’adolescence, inévitables et cruelles. Le titre repose sur une proposition assez gore, et il n’en fallait pas moins pour que de page en page, et par la multiplication des points de vue, découpés en quatre saisons, on s’enfonce dans un univers éclaté sous le joug de la tragédie, mais toujours fortement réaliste.

Une révélation. Enfin quelque chose qui brasse le lecteur, le déstabilise. Oui! Il est possible de choquer, dans la littérature d’ici. Oui! Une histoire viscéralement trash, ça se peut, et ça se tient. Une écriture qui reste fidèle à elle-même, explorant les tréfonds d’un mal enfoui que dévoilent les déchirures nettes des enfants, des personnages uniques et hauts en couleur. Puis une atmosphère glauque et tangible, qui s’immisce entre les lignes et porte ainsi le récit encore plus loin. Les voix que recèle ce recueil sont fortes, marquantes, le tout dans une cohésion orchestrée – un effort de groupe remarquable.

On trouve également parsemés dans le texte différents ancrages dans le réel, que ce soit par l’oralité ou les nombreuses références à la culture populaire (les pokes Facebook, un t-shirt Céline Dion, Josée Lavigueur, entre autres). Ça fait sourire, ça évoque, mais ça répond aussi à une culture vivante dans laquelle s’inscrit le récit. Chaque détail s’insère dans la construction d’un aspect social qui dépasse même l’aspect textuel. L’écriture n’en est que plus vivante, sincère, en plus de participer à l’élaboration d’une identité donnée à laquelle on pouvait s’identifier – on sent d’où viennent les auteurs, quel est ce milieu qui les a formés, influencés, quel genre d’humour les a inspirés. De nos jours, ce procédé d’effet de réel se trouve dans d’innombrables productions littéraires, mais à l’époque, et de ce que connaissait des « belles-lettres », ça constituait en soi une petite révolution. Au fond, ce collectif aura inconsciemment marqué ma vision non seulement de la littérature québécoise, mais celle de l’écriture et de l’édition. J’ai eu un aperçu, à ma première lecture, il y a cinq ans, de ce qui fait la nationalité d’une écriture, de ce qui peut la lier avec une identité donnée.

Mais récemment, en relisant la réédition fraîchement sortie des presses de Ta Mère, je dénote des qualités supplémentaires aux Cicatrisés. Plus qu’un livre divertissant et absurde, un conte déjanté qui aurait pris un peu trop de mush, c’est la manifestation d’une jeunesse littéraire qui tient à se faire entendre. Et qui, d’un commun effort, reconstruit tout un folklore de la classe moyenne villageoise, mythologie élaborée avec des légendes urbaines et des ouï-dire venant de l’autre côté d’la track de chemin de fer, entre les parents absents ou névrosés, et des sœurs amatrices de ramen aux seins de Babylone. La reconstitution d’une légende d’un point de vue authentique, en paroles d’enfants effrontés qui défient et se replient parfois devant l’adversité de la vie adulte. Un récit foncièrement québécois et franchement bien écrit, parfois avec les maladresses des premières fois, mais toujours sans détour.

Depuis, les quatre auteurs se sont frayé un chemin dans le paysage littéraire. Pour Sarah Berthiaume, on a eu le droit à Villes mortes, autre excellent recueil de nouvelles avec comme thématiques quatre grandes villes abandonnées, ainsi qu’un phénoménal travail théâtral. Simon Boulerice, dont la réputation n’est plus à faire, a récemment publié Géolocaliser l’amour (entre autres), encore aux Éditions de ta Mère, puis il y eut Royal de Jean-Philippe Baril-Guérard, la même année. Quant à Mathieu Handfield, qui a assuré la direction littéraire du collectif, on lui doit le brillant Igor Grabonstine et le Shining. Tous de prolifiques plumes articulées qui n’hésitent pas à décrier sur la place publique leurs récits d’une société qu’ils tentent de décortiquer jusqu’aux détails les plus profonds, les plus vifs.

Aujourd’hui, ma vision de ce qu’on écrit au Québec a radicalement changé. Je fouille dans les parutions récentes pour trouver ce souffle singulier, pour comprendre ce que fait la littérature québécoise, et pourquoi elle est si particulière. Je consulte les sorties automnales pour prendre le pouls et étire celles de l’hiver pour m’imprégner des styles uniques. L’actualité littéraire occupe une grande partie de mon feed, à mon grand plaisir. Parce que je sens qu’on est en train, ensemble, de démocratiser la lecture de livres québécois, tandis que notre écriture reprend sa place désignée. Des voix fortes s’élèvent, se peaufinent, se concrétisent dans des projets immenses et salutaires, appréciés autant du public que de la critique. Aujourd’hui, je vois la littérature d’ici comme un terreau jeune, fertile et intrigant.

Comme quoi ça prenait juste Ta Mère pour me faire changer d’idée.

*merci pour les éditions de Ta Mère pour ce service de presse !

TÊTE À TÊTE AVEC NICHOLAS GIGUÈRE

 

Par SIMON HARVEY

Prémisse : J’préparais l’entrevue, pis j’ai remarqué en voulant formuler mes questions que y’avait pas de « genre » à ton texte. Poésie ? Récit ? Est-ce volontaire de pas vouloir étiqueter ton texte ? J’peux aussi juste continuer à parler du texte, ça sera plus simple de même.

C’est une excellente question. Lorsque j’ai écrit le premier jet de Queues, j’avais une volonté, un désir très net d’écrire un long poème, un peu comme Les Cendres bleues de Jean-Paul Daoust, une œuvre que j’adore pour son dévoilement de l’intime et des blessures de l’enfance. Au début, c’est ce que j’avais en tête. Puis les premiers lecteurs, dont mon éditeur Éric Simard, m’ont fait comprendre que c’était aussi très narratif, et en ce sens très près du récit, du roman. On pourrait même dire que le texte s’apparente à un monologue théâtral, à un long soliloque. Durant le processus éditorial, Éric et moi ne voulions qu’aucune indication générique apparaisse en page de couverture. Toutefois, Hamac, qui édite généralement des genres narratifs, a choisi de diffuser et de commercialiser Queues en tant que roman (c’est l’appellation générique officielle qui est inscrite sur le communiqué de presse), et je crois sincèrement que la maison d’édition a vu juste, après tout.

 

Première question : J’ai lu Queues (2017) et j’ai aussi lu plusieurs chroniques de certains commentateurs au sujet de sa sortie. J’crois que ton texte présente beaucoup plus que les aventures d’un jeune gay. Ça serait un peu simple comme lecture et ça en replierait trop le sens. Il y a selon moi un caractère très universel dans ce récit. On s’y retrouve, peu importe notre orientation sexuelle, notre genre, ou notre origine. Si j’devais, mettons faire relire à un de ces chroniqueurs un seul passage de Queues, tu me dirais de lui faire lire quel passage, pis pourquoi ?

J’espère, en effet, être arrivé à écrire un texte universel, un texte qui interpelle le plus grand nombre de lecteurs possible. Les commentaires que j’ai reçus jusqu’à maintenant ainsi que les critiques qui ont été publiées sur le livre tendent à me donner raison. Il est vrai que je suis parti d’un point de vue éminemment personnel, de l’intime, d’un vécu gai, mais il y a dans Queues plusieurs dimensions : la sexualité gaie y est certes décrite sous toutes ses coutures, je n’épargne aucun détail; cela dit, il s’agit aussi d’un prétexte, en quelque sorte, d’un levier, oserais-je dire, pour parler d’autres thématiques plus universelles comme le désir inassouvi, la relation au corps, le désespoir, la mort. Toute personne a, dans un moment donné ou un autre de son parcours, été interpellée par de telles questions, ou encore par la notion de tolérance. D’ailleurs, le long extrait sur la tolérance, qui est vraiment fondateur, pourrait être lu par tous, puisqu’il montre bien notre hypocrisie : nous tolérons tout et n’importe quoi, alors que nous adoptons une attitude plus sectaire, pour ne pas dire autre chose, quand il est question d’enjeux primordiaux.

 

Deuxième question : On parlait tout à l’heure des relations interpersonnelles. J’dois t’avouer que c’est surtout la solitude pis la solitude au sein du couple qui m’ont marqué. Dans une ère de réseaux sociaux pis de communication en continu, serions-nous plus seuls que jamais dans l’fond ?

Nous vivons dans une société, dans une époque complètement contradictoire. À mon sens, deux textes récents illustrent bien cet état de fait : Géolocaliser l’amour de Simon Boulerice, où il est question des aléas et des vicissitudes liés à la recherche de partenaires masculins « significatifs », de relations amoureuses véritables à l’ère des réseaux sociaux; enfin, deux poèmes (surtout le dernier, en fait) de Maude V. Veilleux parus dans le dernier numéro de Françoise Stéréo, dans lesquels elle aborde de front la question de l’époque moderne, qu’elle écrit comme égoïste, égocentrique, self-obsessed, grise, vaine. Ainsi, d’un côté, l’époque dans laquelle nous vivons, par ses possibilités technologiques plus nombreuses que jamais, permet de multiplier les possibilités de relations; de l’autre, cependant, on remarque que ces relations sont souvent éphémères, factices, basées en grande partie sur des faux-fuyants, sur le paraître, de sorte que les hommes comme les femmes se retrouvent encore plus seuls qu’ils ne l’étaient auparavant. Je crois sincèrement que les réseaux sociaux et les sites de rencontres nous ont amenés à « consommer » des relations humaines, c’est-à-dire à multiplier les rapports rapides (et les rejets foudroyants, parfois), et pas nécessairement à nouer des liens qui sont toujours durables. Cela dit, je parle ici de ma réalité, de ma perception. Les choses peuvent aussi évoluer, évidemment.

Troisième question : Je viens de te le dire, y’a beaucoup de références dans ton texte sur les réseaux sociaux, mais aussi sur les médias traditionnels et la culture populaire. J’ose croire que ça fait partie de notre imaginaire. J’me demandais qu’est-ce que tu penses, justement, des références à la culture populaire dans la littérature. On en veut-tu plus, ou moins ? Pourquoi ?

Évidemment, je suis pour les références de tous ordres en littérature, y compris celles qui sont plus populaires. En fait, cette distinction, voire cette dichotomie très claire qu’on établit entre culture lettrée et culture populaire, littérature légitimée et littérature plus grand public m’horripilent au plus haut point, comme si la culture, la littérature, la société et même tout le réel pouvaient se ramener à des oppositions (canon littéraire/littérature de gare, sphère restreinte/sphère de grande production, haut/bas, riche/pauvre, hétérosexuel/homosexuel, etc.) qui ne renvoient à rien d’autre qu’à cette idée d’exclusion. Pour moi, une culture et une littérature se construisent à partir de différents éléments (œuvres, publications diverses, auteurs, manifestations artistiques, productions télévisuelles et cinématographiques, etc.) qui peuvent être tant légitimés que populaires. J’ai moi-même un certain bagage littéraire et culturel : lorsque j’écris, je le fais avec toutes les références que j’ai acquises dans le cadre de mon cursus, avec toutes les œuvres que j’ai lues, mais aussi en ne reléguant pas aux oubliettes les films que j’ai vus, les disques que j’ai écoutés, les téléséries que j’ai visionnées, etc. Il faut en finir avec ces sacro-saintes oppositions, qui sont stériles, à mon avis.

 

Quatrième question : On tolère-tu trop ? Tu en fais tout un passage dans le texte. C’est un moment fort pis il est porteur de quelque chose de viscéral. Peux-tu me donner les causes de cette explosion ? Y’a-t-il un moment qui t’a fait provoquer ce « pu capable de la tolérance » ?

C’est clair qu’on tolère trop. En réalité, le problème, c’est qu’on ne devrait pas tolérer, mais plutôt accepter totalement la différence. La tolérance, ce n’est pas de l’acceptation : c’est au contraire tellement hypocrite. Au mieux, c’est une forme de condescendance envers l’autre qui n’est pas très loin du mépris; au pire, il s’agit d’une forme d’homophobie et de stigmatisation plus ou moins déguisée. Dans l’extrait où il est question de tolérance, j’ai voulu montrer que ce concept est complètement galvaudé, complètement bidon. Qu’est-ce que c’est, être tolérant? Car on peut tolérer différentes choses, différents états de fait, différentes personnes… Surtout, est-ce que cette tolérance a vraiment été bénéfique pour les membres des minorités sexuelles? Des gains juridiques importants ont été faits, les communautés sont de plus en plus reconnues, mais il reste des luttes à mener, des droits à revendiquer – notamment en ce qui concerne les trans –, et il serait faux, à mon avis, de croire que tout est acquis. Il serait tout aussi faux de croire que c’est grâce à la tolérance que nous allons y arriver. Être tolérant, cela revient à se voiler la face, à se mettre la tête dans le sable, à se draper dans la mauvaise foi et à montrer une attitude d’ouverture, alors que dans les faits, on n’est peut-être pas si « ouvert » que ça.

 

Cinquième question : J’peux pas m’empêcher de lier des auteurs entre eux pis là, la question de la langue est sûrement un des liens dans cette génération montante en littérature québécoise. Pour toi, le choix de l’oralité a-t-il été naturel et pourquoi ne pas l’avoir écrit dans un français plus standard ?

Tu as raison. La question de la langue et de l’oralité se pose chez plusieurs auteurs contemporains : je pense notamment à plusieurs des poètes des Éditions de l’Écrou. Très tôt, avant même d’écrire le premier vers, mon parti pris pour l’oralité était on ne peut plus clair. En 2007, j’ai fait paraître Analphabête love aux défuntes Éditions du Mécène. Il s’agit d’un recueil de poèmes dans lequel il est question d’homosexualité masculine. Cependant, les textes sont beaucoup moins limpides et explicites que ceux de Queues : on y retrouve plusieurs références plus ou moins obscures (par exemple au Complexe 13-17, un ancien bar gai de Sherbrooke), des métaphores filées, ainsi qu’une rhétorique et une syntaxe bien campées qui rendent l’accès aux textes difficile. J’écrivais alors pour les happy few, pour les initiés (et on s’entend qu’ils n’étaient pas nécessairement nombreux). L’oralité s’est vite imposée à moi, car je voulais, avec Queues, traduire avec le plus de justesse et d’authenticité possible mon expérience en tant que gai, et le faire en des termes explicites, clairs, nets : pour y arriver, je devais opter pour une langue plus simple, brute, sans fioritures, qui soit le reflet fidèle de ma pensée et de mon vécu.

Merci, Nicholas, de ton temps. Pour la suite des choses, quels sont tes plans pour 2017 ? Déjà dans l’écriture du prochain ? Ou c’est la pause suite au dépôt de ta thèse ?

 Je viens en effet de déposer ma thèse de doctorat. Pour le printemps et l’été, je devrai préparer ma soutenance. J’ai également enseigné durant la session d’hiver 2017 : j’ai remis les notes finales la semaine dernière. Il me tarde de revenir à mes projets de création littéraire. Justement, la fin de semaine dernière, j’ai avancé un projet qui me tient à cœur : un roman (du moins, je crois) basé sur mon expérience au secondaire à la Polyvalente des Abénaquis, située à Saint-Prosper, en Beauce. Il s’agit de gros blocs de textes, sans majuscules ni ponctuation, où je m’adresse à tous les gens de ma cohorte avec qui j’ai étudié. Par les temps qui courent, je suis particulièrement intéressé par la question des origines. J’ai écrit, en même temps que Queues, un texte narratif plus court intitulé Au 5e étage, à l’Envol, dans lequel je reviens sur mes débuts en tant que gai en Beauce, d’où je suis originaire. D’ailleurs, des extraits de ce texte sont parus dans le dernier numéro de Lieu commun. Entre la soumission de Queues chez Hamac et sa publication en mars 2017, j’ai accumulé des textes : je dois maintenant revenir sur cette production, la taper à l’ordinateur (puisque j’écris toujours à la main, dans des carnets), la corriger, la retravailler. C’est tout un travail. On oublie souvent que l’écriture, c’est avant tout un travail. J’aimerais donc profiter, autant que faire se peut, de l’été pour écrire. J’ai un projet sur les rapports (souvent tordus et dysfonctionnels) par rapport au corps et à la nourriture. Tous ces projets ne mèneront peut-être pas à une publication, mais je ne le saurai jamais si je ne les mène pas à terme, si je ne vais pas jusqu’au bout. Il faut toujours aller au bout de l’écriture.

Queues, de Nicholas Giguère, est disponible ici.

LES DOCTORANT-E-S SE CACHENT POUR MOURIR

Par MARY SÉMINARO

la meilleure chargée de cours :

accorde son linge
avec ses humeurs

n’a pas de carte inspire

trouve qu’une bonne note de bas de page
est celle qu’on ne lit jamais

habite dans le même bloc
que d’autres chargés de cours

paye son inscription à l’ACFAS

ne connait pas son habitus


a un
chum
un chat
ou une série
préférée

possède un poêle à bois
et s’en sert souvent
pour brûler les mauvais travaux