CULTURE DU MÈME, ESTHÉTIQUE TUMBLR

! NOUVEL APPEL DE TEXTE !

Culture du mème, esthétique Tumblr

Le mème est partout : il est politique, satirique, divertissant, rassembleur. Cette forme relativement nouvelle est constamment en mouvement et s’immisce partout, des réseaux sociaux jusqu’à nos conversations. Il influence notre manière de voir, d’interagir avec le monde jusqu’à notre expression même de ses changements. Reprise d’une reprise, toujours exponentiel, il véhicule une multitude de messages et sa potentialité de transformer le préexistant reconfigure les discours, jusqu’à sa mort, souvent prononcée par la communauté qui l’a fait naître.

Nous parlons en mèmes, nous échangeons en mèmes, mais où le mème et son pouvoir mimétique trouve-t-il sa place en littérature?

Quant à Tumblr, on peut parler, dans un sens, d’une plateforme sans limite ; un endroit où convergent photos et textes, billets, citations, etc. Quel en est l’impact dans notre culture ?

Faites nous le savoir !

Date limite : 15 décembre

Forme et genre : libre (narration, poésie, essai)

Illustrations, montage ou tout autre forme d’expression visuelle acceptées

Envoyez le tout à lis.moi.ca.blog@gmail.com

EN ATTENDANT SA CHUTE

Par HÉLÈNE BUGHIN

La scène d’En attendant sa chute est au septième étage d’un bloc appartement en plein Vieux-Montréal, avec une vue imprenable sur la piste cyclable qui mène au Canal Lachine. Faisant fi des risques d’averse, l’équipe a heureusement pris la chance d’installer le micro dehors, dos à l’horizon, sous des banderoles festives. Ainsi est transformé le jardin communautaire du toit sur lequel nous sommes regroupés en petite salle de spectacle à air ouverte.

 

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Jean-François Vaillancourt

 

Organisé par deux résidentes de la Coopérative Cercle carré, le spectacle de poésie promet son sur événement Facebook (affiché complet quelques jours avant) des voix fortes et émergentes, pour « faire résonner des voix et des résistances en plein cœur de cet espace hostile et hégémonique ».

 

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Clémence Dumas-Côté lisant un extrait de « L’alphabet du don »

 

Les spectateurs, dispersés en petits groupes, discutent sur fond de paysage métropolitain : entre les bâtiments industriels, l’enseigne de la Farine Five Roses clignote, apposée sur un ciel de grands nuages bleutés. L’humidité colle aux cheveux, le soir tombe lentement et on perçoit, lointains, quelques éclairs timides. Certains poètes attendent texte à la main, une bière dans l’autre.

 

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Jean-Christophe Réhel

 

« On se pitche all in, des textes lancés aux condos d’en face, la poésie qui prend le dessus pour une fois. On s’accroche à rien, on n’y pense pas trop, on veut dire : on plonge dans le vide car c’est comme ça qu’on veut la vivre la poésie, le temps d’une soirée », annonce la description de l’événement. Et comme pour y faire honneur, dès les premières prises de parole, un écho naît et rappelle les immenses structures et gratte-ciels aux alentours. Silencieux, les auditeurs sont hypnotisés par les lectures qui s’enchaînent – comme si la hauteur conférait une férocité à la déclamation, comme si l’immensité de l’horizon rendait plus grande encore la portée de la voix. Un des invités, pendant sa lecture, crie à plein poumon au micro, dans un élan exutoire qui résonne dans la ville.

 

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Marie Darsigny

 

 

Au final, et malgré une pluie soudaine qui a contraint la retraite en des lieux secs, la soirée se déroule à merveille – les textes sont riches, surprenants, vifs, consistants.

 

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Emmanuelle Riendeau

 

Et alors que nous quittons à la queue-leu-leu le toit, que la nuit s’installe définitivement sur Montréal et que s’illuminent les rues et les fenêtres, j’entends deux filles discuter :

« C’tait tellement beau que même quelqu’un qui aime pas la poésie aurait aimé ça ».

PENDANT QUE LES CHIENNES PLEURENT

Par MARIE-HÉLÈNE RACINE

 

les lunes de cendres
s’abstraient à mes doigts
qui se fondent
paresseusement
pendant un quart de siècle

 

battements d’horloges
sur plateformes dansantes

 

j’ai le mal de rire
mon dos bien droit
effet pantin qui s’attriste
de plus savoir compter

 

 

 

au fond de mes paupières cellophane
il y a un lourd sirop
que mes cils tranchent rageusement
sans l’ombre vermeille d’un respir

 

un champ de genoux en colimaçon
de fougères attrapes-cœur
de pissenlits à l’envers
où tous et toutes s’abreuvent
à même la fontaine du malheur

 

j’ai supplié ma faim
sans y accrocher mon sommeil
m’effilochant une à une
ces dents de petite femme
assise dans l’immense royaume
où aucun oiseau n’existe

 

 

 

 

point de fuite

par ÉLODIE DUGAT

sur le quai de la gare un adieu rappelle ces romances imaginaires un écran qui leurre la facette de ton apogée sentimentale déjà trop loin dans le vague à ne plus reconnaître le reste tu t’ébauches difficilement je suis folle et tous ces oiseaux autour de ma tête me volent mes yeux folle dans l’ombre du vent ils emportent ma peau dans le gouffre folle au revoir à la prochaine chicane ce sont mes derniers aveux libres avant de sombrer au sommeil désir corps la dope de mon sort toujours plus grand plus petit Montréal m’attend mais où dans lui dans elle dans le gars d’à côté je me perds en mascarades le sommeil me prendra tôt j’arriverai à mes fins demain le soleil ne se couche plus mes yeux charognes vomiront la lumière mon crépuscule menace ton image de moi charogne qui tremble attachée à ton chemin de fer j’aurai le sommeil profond lorsque plus personne ne m’aimera

ENTRE

Par CORALIE DOUCET-CÔTÉ

j’ai mis dans tes mains une porte assez large pour nous deux
pour qu’elle ouvre les bras
notre demain

 

 

 

 
bocal air de ouate
ton bourgeon ajourné transpire
les promesses scellées
misères en sourdine
tu peines
à prendre souffle

 

*

certains prennent une débarbouillette pour ouvrir leur matin
se prennent les mains pour implorer l’interligne            un jour avant l’hier
dans l’attente
c’est à cache-cache sous la jupe des yeux fermés

 

 

 

 
nager dans
une mer sans reflets
avaler les chimères
la prescription du rivage
ton bac à songes qui s’étouffe

 

*

place prise sans enterrer
un courant d’air
errer dans la mémoire qui recule
devant un automne emmuré
fenêtres aveugles

 

 

 

 

 
ton soir s’est perdu entre deux trains
a rencontré l’abysse les yeux ouverts
sous un drap rêveur
ta forme a fondu              une horloge impatiente
en une flaque de plomb
jusqu’au lendemain
pour que tu te relèves

 

*

demi-lunes en négatifs sur un portrait troué
ses mains assouplissent la nuit
saisir les ombres blanches pour
exécuter suture
nettoyant la chorégraphie
à jamais rompre le fil
avant que la prochaine date reprenne les chevilles sous draps

 

 

 

 
demain pointe notre porte
sur des tableaux vernis jaune
te distribue des fiches signalétiques
celles d’un nom à enfiler

                                    *

CASCADE

Par VIOLETTE LETOURNEAU

tu m’amplifies
je m’éparpille
le ventre me fourmille me papillonne me cascade
jusqu’aux yeux

je voudrais enfermer chaque
seconde
chaque
soupir
dans un bocal

conserver
les petites tempêtes
précieuses
les remous inchangés
les rapides intacts

tu es mappemonde
cartographie immense et précise
d’un ailleurs magnifique

tu m’envoles avec rien
confettis soufflés au vent
j’écoute the cure
ou toutes les versions de such great heights
suspendue
le vertige
sans la chute
je suis béton armé
tronc d’arbre

grandiose
fleurie
étincelante au plexus
je t’attends comme on attend le décollage

TA MÈRE ET MOI

Par HÉLÈNE BUGHIN

Au secondaire, j’y connaissais rien. Au cégep, je l’ai haï. Profondément. Pour moi, et pendant longtemps, la littérature québécoise rimait avec ennui, statisme et complaisance – je n’osais pas l’explorer, et s’il fallait l’analyser pour un cours, c’était avec un dédain presque convenu, né des préjugés en circulation, tendance étrangement partagée par la majorité des étudiants de la cohorte 2012 en lettres du Cégep de Sherbrooke. Comme si la culture littéraire au Québec comportait son lot de préjugés. Et ces idées préétablies la distanciaient, la mettait presque à l’écart de n’importe quelle production française ou américaine. La dévalorisait, même. Je le croyais fermement aussi, jusqu’à ce qu’une pile de livres partagée en photo par un ami Facebook me fasse découvrir Les Éditions de ta Mère.

Ce fut le coup de foudre instantané. Fondée à Montréal en 2005 par des étudiants du Collège Lionel-Groulx, Ta Mère proposait (et propose encore) sur son site des titres à faire rêver, notamment Je pense que ce recueil s’adresse à toi de Maxime Raymond ou Livre noir de ta mère, leur premier collectif. Des quatrièmes de couverture brossant d’innombrables histoires fascinantes, colorées, à la limite de l’absurde, et des couvertures complètement éblouissantes, œuvres du graphiste Benoit Tardif. Leslivres se trouvaient alors uniquement en ligne, sur leur site, ou par l’entremise de quelques plateformes de distribution restreintes comme Le Pressier. La plupart des exemplaires de certains titres étaient déjà épuisés dû à une mise en marché à petits tirages. Il faut dire qu’à l’origine, Ta Mère était plutôt underground et expérimentale avant de devenir ce laboratoire funky et prolifique qu’on connait maintenant. Je me souviens très bien du paquet en papier kraft, reçu quelques jours plus tard, mon adresse écrite à la main, qui contenait sans que je le sache l’élément déclencheur de mon histoire d’amour avec les livres québécois, un coloré collectif intitulé Les cicatrisés de Saint-Sauvignac.

Le nœud de ce roman à quatre voix est simple : un clou oublié dans la plus haute glissade du nouveau parc aquatique du village Saint-Sauvignac vient marquer d’une longue cicatrice tout enfant s’y étant aventuré le temps d’un avant-midi. À l’aube de leur secondaire, les personnages sont irrémédiablement maudits par cette trace visible et ainsi propulsés dans une nouvelle reconfiguration de leur réel. Ils seront tour à tour ségrégés, favorisés, oubliés, malmenés par un système qui tente tant bien que mal de les rétablir de leur douleur présumée. Il y aura aussi les petites tragédies, celles de l’adolescence, inévitables et cruelles. Le titre repose sur une proposition assez gore, et il n’en fallait pas moins pour que de page en page, et par la multiplication des points de vue, découpés en quatre saisons, on s’enfonce dans un univers éclaté sous le joug de la tragédie, mais toujours fortement réaliste.

Une révélation. Enfin quelque chose qui brasse le lecteur, le déstabilise. Oui! Il est possible de choquer, dans la littérature d’ici. Oui! Une histoire viscéralement trash, ça se peut, et ça se tient. Une écriture qui reste fidèle à elle-même, explorant les tréfonds d’un mal enfoui que dévoilent les déchirures nettes des enfants, des personnages uniques et hauts en couleur. Puis une atmosphère glauque et tangible, qui s’immisce entre les lignes et porte ainsi le récit encore plus loin. Les voix que recèle ce recueil sont fortes, marquantes, le tout dans une cohésion orchestrée – un effort de groupe remarquable.

On trouve également parsemés dans le texte différents ancrages dans le réel, que ce soit par l’oralité ou les nombreuses références à la culture populaire (les pokes Facebook, un t-shirt Céline Dion, Josée Lavigueur, entre autres). Ça fait sourire, ça évoque, mais ça répond aussi à une culture vivante dans laquelle s’inscrit le récit. Chaque détail s’insère dans la construction d’un aspect social qui dépasse même l’aspect textuel. L’écriture n’en est que plus vivante, sincère, en plus de participer à l’élaboration d’une identité donnée à laquelle on pouvait s’identifier – on sent d’où viennent les auteurs, quel est ce milieu qui les a formés, influencés, quel genre d’humour les a inspirés. De nos jours, ce procédé d’effet de réel se trouve dans d’innombrables productions littéraires, mais à l’époque, et de ce que connaissait des « belles-lettres », ça constituait en soi une petite révolution. Au fond, ce collectif aura inconsciemment marqué ma vision non seulement de la littérature québécoise, mais celle de l’écriture et de l’édition. J’ai eu un aperçu, à ma première lecture, il y a cinq ans, de ce qui fait la nationalité d’une écriture, de ce qui peut la lier avec une identité donnée.

Mais récemment, en relisant la réédition fraîchement sortie des presses de Ta Mère, je dénote des qualités supplémentaires aux Cicatrisés. Plus qu’un livre divertissant et absurde, un conte déjanté qui aurait pris un peu trop de mush, c’est la manifestation d’une jeunesse littéraire qui tient à se faire entendre. Et qui, d’un commun effort, reconstruit tout un folklore de la classe moyenne villageoise, mythologie élaborée avec des légendes urbaines et des ouï-dire venant de l’autre côté d’la track de chemin de fer, entre les parents absents ou névrosés, et des sœurs amatrices de ramen aux seins de Babylone. La reconstitution d’une légende d’un point de vue authentique, en paroles d’enfants effrontés qui défient et se replient parfois devant l’adversité de la vie adulte. Un récit foncièrement québécois et franchement bien écrit, parfois avec les maladresses des premières fois, mais toujours sans détour.

Depuis, les quatre auteurs se sont frayé un chemin dans le paysage littéraire. Pour Sarah Berthiaume, on a eu le droit à Villes mortes, autre excellent recueil de nouvelles avec comme thématiques quatre grandes villes abandonnées, ainsi qu’un phénoménal travail théâtral. Simon Boulerice, dont la réputation n’est plus à faire, a récemment publié Géolocaliser l’amour (entre autres), encore aux Éditions de ta Mère, puis il y eut Royal de Jean-Philippe Baril-Guérard, la même année. Quant à Mathieu Handfield, qui a assuré la direction littéraire du collectif, on lui doit le brillant Igor Grabonstine et le Shining. Tous de prolifiques plumes articulées qui n’hésitent pas à décrier sur la place publique leurs récits d’une société qu’ils tentent de décortiquer jusqu’aux détails les plus profonds, les plus vifs.

Aujourd’hui, ma vision de ce qu’on écrit au Québec a radicalement changé. Je fouille dans les parutions récentes pour trouver ce souffle singulier, pour comprendre ce que fait la littérature québécoise, et pourquoi elle est si particulière. Je consulte les sorties automnales pour prendre le pouls et étire celles de l’hiver pour m’imprégner des styles uniques. L’actualité littéraire occupe une grande partie de mon feed, à mon grand plaisir. Parce que je sens qu’on est en train, ensemble, de démocratiser la lecture de livres québécois, tandis que notre écriture reprend sa place désignée. Des voix fortes s’élèvent, se peaufinent, se concrétisent dans des projets immenses et salutaires, appréciés autant du public que de la critique. Aujourd’hui, je vois la littérature d’ici comme un terreau jeune, fertile et intrigant.

Comme quoi ça prenait juste Ta Mère pour me faire changer d’idée.

*merci pour les éditions de Ta Mère pour ce service de presse !